8 Mai 1945 : Une défaite maquillée en Victoire.
Le 08 mai 1945 dans l'imaginaire collectif est synonyme de Victoire.
Pourtant cette date marque avant tout la défaite du nazisme. La France, sortie
démolie de la 2nde guerre mondiale aussi bien d'un point de vue matériel que psychique,
tente comme toujours, à grand renfort de Roman National, d’imposer un récit
dans lequel de « ces flammes, cette géante [en] est sortie Archange »1. La vérité historique penche plutôt
vers le fait que notre pays s’est davantage brulé les ailes.
Sans la victoire soviétique lors de la bataille de
Stalingrad (17 juillet 1942 au 2 février 1943) et l'aide américaine et
étrangère lors des débarquements de Normandie et de Provence, l’issue de la 2nd
Guerre Mondiale aurait pu être bien différente. Le Débarquement de Provence
souvent relégué au second plan au détriment de celui du D-Day (hégémonie
culturelle de l’impérialisme oblige), est mené par le général Jean de Lattre de
Tassigny avec qui, il faut le rappeler, 5 000 auxiliaires
féminines participent ; 10 % de soldats originaires de métropole (les
« Français libres » du général de Gaulle) ou d'Afrique subsaharienne (près
de 10 000 dont les Tirailleurs Sénégalais), 90 % venant d'Afrique du
Nord dont une écrasante majorité d'anciens soldats de l'armée d'armistice
(devenue Vichyste) des départements d'Algérie, du Maroc
et de la Tunisie ; parmi ces derniers, 52 % étaient d'origine
nord-africaine (près de 100 000) et 48 % étaient d'origine européenne
(les Pieds-noirs).2-3
Il est de bon ton de rappeler également qu’au moment de ces
débarquements, la France, encore sous le joug du régime de Vichy faisait partie
de l'Axe et non des forces alliées. Régime de Vichy, qui n'est rien d'autre
qu'une dictature. En effet, malgré l'expression toute faite au même titre que «
Hitler a été élu démocratiquement » (alors qu’il a été nommé sur conseil
de l’ancien chancelier centriste libéral Von Papen, par Hindenburg Président de
la République de Weimar le 31 Janvier 1933)4, les pleins pouvoirs
n'ont jamais été donnés à Philippe Pétain. L'Assemblée Nationale, qui prend le
visage majoritaire de l'union des droites en juillet 40 ( Assemblée qui n’est plus
du tout celle du Front Populaire de 36), et le Sénat (très majoritairement à
droite) votent les pleins pouvoirs au gouvernement dans le but d’établir une
nouvelle constitution. Pétain s’empare des pleins pouvoirs et liquide la
République. Pierre Laval quant à lui, chef du Gouvernement de Vichy s’autoproclame
Dauphin de Pétain si celui-ci venait à disparaître. Malgré la tentation
révisionniste culottée de l'extrême droite, de faire porter cette
responsabilité à la gauche de l'époque, la grande majorité des chambres du
Parlement étaient constituées d'élus de droite. Les 90 parlementaires de la
SFIO qui ont voté les pleins pouvoirs (15% de l’ensemble des votants ce qui n’aurait
rien changé à l’issue du scrutin) ont été immédiatement exclus de la section à
la Libération5. Quant aux députés communistes ils sont déchus de
leur titre parlementaire le 21 janvier 1940.
Après la défaite de l'axe, De Gaulle a tout fait pour que
les États-Unis et l'Angleterre traitent la France comme une force alliée comme
il l’explique dans ses Mémoires de Guerre. Le début de la fabrique du « Mythe
national » post 2nd Guerre Mondiale, comme l'appelle si bien
Suzanne Citron, peut commencer : toute l'entreprise est alors d'imposer la
croyance populaire que Vichy est une parenthèse et non pas la France. Cependant
la réalité historique est bien moins simpliste que cela. J'aime à rappeler
cette réflexion du grand résistant Stéphane Hessel :
« Ne pensez
pas que la France était résistante, la résistance était une petite fraction de
la France. La France était vichyste dans sa grande majorité. Donc si
aujourd'hui il y a beaucoup de gens qui baissent les bras il ne faut pas s'en
étonner ! Il suffit qu'il y ait une minorité active, solide , des
jeunes qui en veulent, qui considèrent que l'engagement ça signifie quelque
chose et qui ont une responsabilité. Et bien, ils n'ont pas besoin d'être
majoritaires, il suffit qu'ils soient le levain qui fait monter la pâte. Alors,
à ce moment-là, nous aurons une France résistante ! »6
Terriblement d’actualité !
En 1934, le « Le Petit Journal » (1863-1944)
quotidien conservateur et nationaliste bon marché, dont les tirages supplantent
ceux des autres journaux grâce à ses relations de faits divers, lance un
référendum intitulé « Un dictateur ?... Mais qui ? ... »,
s’imprégnant de la monté des fascismes européens avec l’Italie mussolinienne
(1922), l’Allemagne (1933) et plus tard avec l’Espagne de Franco (1936). A l’issue
de ce référendum non officiel, 6 ans avant l’avènement de Vichy les deux
premiers à se hisser à la tête du classement ne sont autres que respectivement :
Phillipe Pétain et Pierre Laval !7
Petit Journal du 21 novembre 1934
Ce même « Petit Journal » c’était inscrit sur une ligne « antidreyfusarde », lors de l’affaire du jeune caporal Alfred Dreyfus, accusé de trahison parce qu’il eut le tort d’être juif. On peut également rappeler que le journal « La Croix », se réclamait avec fierté, comme « le journal le plus anti-juif de France »9 ! L’antisémitisme en France traverse la société depuis des siècles. De la « rouelle » pièce de tissu dont le port ostensible est imposé aux juifs du XIIIème siècle sous l’impulsion de Paul Chrétien, juif converti en dominicain, qui convainc en 1269 le célèbre Louis IX dit « Saint Louis », dont la statue trône toujours à l’Assemblée Nationale, de rétablir l'usage de celle-ci ; aux multiples pogroms perpétrés par le christianisme, en passant par les accusations en responsabilités les plus loufoques telles des épidémies ou des catastrophes météorologiques ... l’antisémitisme est une vieille tradition française.
« Le Petit Journal » du
Dimanche 13 janvier 1895 – LE TRAITRE Dégradation d’Alfred Dreyfus
A partir de la Grande Révolution de 1789, cet antisémitisme est
largement utilisé par les ancêtres de la droite et de l’extrême droite actuelles,
comme argument antirévolutionnaire et surtout antirépublicain. La République étant
par essence égalitaire et antimonarchique, celle-ci était comme le déclarait
Charles Maurras « indissociablement ‘‘juive’’ et corrompue »12.
Maurras à qui Emmanuel Macron se complet en référence10, tout comme à Philippe
Pétain, que notre Président nomme encore affectueusement « Maréchal »11 alors
que celui-ci a été déchu de sa nationalité et frappé du sceau de l’indignité
nationale.
Voilà aussi le visage de la France comme il a existé, comme il existe encore et
comme il faut l'assumer.
À l'issue d'un cercle philosophique dans lequel j’interviens,
je discutais avec un des participants et je fus interloqué par le fait qu'il me
rétorqua, que nous avions besoin pour faire commun, d'un roman national. Personnellement
il me semble que rien de bon ne peut sortir du mensonge, d'autant plus quand il
s'impose en doxa à grand échelle.
Notre monde souffre terriblement du ressentiment. Ce
ressentiment qui fait par exemple, que les pouvoirs de notre pays ne peuvent regarder
en face ce qui se passe à Gaza, quand depuis des décennies, voir bientôt des
siècles, ils n'assument pas ce que les pouvoirs français ont fait en Algérie (colonisation
de remplacement et génocide), en Madagascar (en 1947 550 soldats français ont
tué 100 000 malgaches), au Cameroun (la guerre cachée entre 1955 et 1971) où en
Indochine.
Nietzsche théorisait que ne supportant pas le flux inéluctable
du devenir, les êtres humains créent des stases (terme emprunter à la médecine
qui désigne l'arrêt de circulation d'un liquide organique) autrement dit, des
illusions. La construction fantasmée d'identités fixes et closes sur
elles-mêmes, l'exaltation d’entités éternelles et inaltérables (« la France
venue du fond des âges » de De Gaulle ; la race ; l’identité ;
l'individu souverain et propriétaire de lui-même...) et aussi, surtout, la
création de boucs émissaires. Dans « La banalité du mal », Hannah Arendt a fait cette erreur. En qualifiant Adolf Eichmann comme
un criminel en carence, en impéritie, elle s'est laissée aller à la facilité
face à cet assassin vendu en excès de haine, de
machiavélisme et d’inhumanité. En mettant Eichmann à distance de notre propre humanité,
en l’excluant de celle-ci comme un état de fait, Arendt l’a transformé sans le
vouloir, en bouc émissaire, et l’a, par prolongement, déresponsabilisé. Or, la
philosophe allemande Bettina Stangneth a fait un travail remarquable
d'historienne en exhumant et en étudiant ce qu'on appelle « Les lettres
argentines », écrites par Eichmann durant son exil en Amérique du Sud et
avant son arrestation par le Mossad en 1960. Elle a ainsi démontré dans son
livre « Eichmann avant Jérusalem »13 (en
référence au titre du livre d’Arendt « Eichmann à Jérusalem »)
que l'entreprise nazie était parfaitement réfléchie, organisée et planifiée.
C'est en toute conscience qu'ils ont commis ce qui reste un crime inédit dans
l'histoire de l'humanité : l'industrialisation (technique) de la mort et
de la déshumanisation, faisant des juifs non plus des êtres humains, mais de la
matière première (cheveux qui servent à faire des rembourrages d'oreillers, des
perruques ; extractions dentaires ; production de savon à partir de
la graisse ; confection d’abat-jours et de couvertures de livres en peau
humaine...).
Pour comprendre, car il faut comprendre pour que cela ne se
reproduise pas, il faut faire preuve de lucidité. Si on ne sait pas que le
Hitler de 1933 tout juste nommé chancelier n'est pas le Hitler de l'hiver 39-40
et du ghetto de Varsovie, introduction à la Shoah, alors on ne voit pas en
l'arrivée du Rassemblement National au pouvoir, le danger imminent et potentiel.
L'Histoire ne se répète jamais, il n'y a que des
récidivistes ! Autrement dit des responsables, inconscients ou conscients de ce
qui s'est déjà passé. Et qui nous enferment dans des schémas qui peuvent
dangereusement se reproduire. Nous évoluons dans une époque d'absence d'époque, qui ne fait
justement plus "commun" entre passé, présent et avenir. François Hartog au travers de sa théorie du "régime d'historicité", démontre que l'historien
fait office de lien, y compris avec sa subjectivité, comme le concède Johann
Chapoutot. Subjectivité qui doit être contrainte par la vérité apodictique des
"faits". L'historien est nécessaire, il est un éclaireur méticuleux
qui illumine notre présent à l'aune de notre passé. Christian Ingrao, grand historien du nazisme, donne cette magnifique définition de sa profession :
"Ne demandez pas qui nous sommes, ni d'où nous venons ; nous sommes la cohorte de ceux qui fixent sans ciller le Soleil Noir du paroxysme."
L'E.C.H.Φrruptible©
Le 08/05/2026
Références :
1 - « William
Shakespeare » Livre II - Victor Hugo.
4 - « Les irresponsables » Johann Chapoutot.
5 - https://www.jean-jaures.org/publication/10-juillet-1940-les-socialistes-et-la-fin-de-la-republique/
6 – « Les jours heureux » film de Gilles
Perret.
7 - https://shs.cairn.info ›
article › TDM_007_0303 › pdf
8 - Sansy Danièle, « Paul Chrétien et la rota des juifs
de France », L'exclusion au Moyen Age, Actes du Colloque
international organisé les 26 et 27 mai 2005, 2005, p. 27-42
12 - Laurent Joly « Les débuts de l’Action Française (1899-1914)
ou l’élaboration d’un nationalisme antisémite ». Revue Historique n°639 ;
« D'une guerre l'autre. L'action
française et les juifs, de l'union sacrée à la révolution nationale (1914-1944) »
Revue d’Histoire moderne contemporaine n°594.
13 - https://www.calmann-levy.fr/livre/eichmann-avant-jerusalem-9782702157534/

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