8 Mai 1945 : Une défaite maquillée en Victoire.

Affiche soviétique exposée au Musée d’histoire allemande à Berlin, le 13 octobre 2010.

Le 08 mai 1945 dans l'imaginaire collectif est synonyme de Victoire. Pourtant cette date marque avant tout la défaite du nazisme. La France, sortie démolie de la 2nde guerre mondiale aussi bien d'un point de vue matériel que psychique, tente comme toujours, à grand renfort de Roman National, d’imposer un récit dans lequel de « ces flammes, cette géante [en] est sortie Archange »1. La vérité historique penche plutôt vers le fait que notre pays s’est davantage brulé les ailes. 


Sans la victoire soviétique lors de la bataille de Stalingrad (17 juillet 1942 au 2 février 1943) et l'aide américaine et étrangère lors des débarquements de Normandie et de Provence, l’issue de la 2nd Guerre Mondiale aurait pu être bien différente. Le Débarquement de Provence souvent relégué au second plan au détriment de celui du D-Day (hégémonie culturelle de l’impérialisme oblige), est mené par le général Jean de Lattre de Tassigny avec qui, il faut le rappeler, 5 000 auxiliaires féminines participent ; 10 % de soldats originaires de métropole (les « Français libres » du général de Gaulle) ou d'Afrique subsaharienne (près de 10 000 dont les Tirailleurs Sénégalais), 90 % venant d'Afrique du Nord dont une écrasante majorité d'anciens soldats de l'armée d'armistice (devenue Vichyste) des départements d'Algérie, du Maroc et de la Tunisie ; parmi ces derniers, 52 % étaient d'origine nord-africaine (près de 100 000) et 48 % étaient d'origine européenne (les Pieds-noirs).2-3

Il est de bon ton de rappeler également qu’au moment de ces débarquements, la France, encore sous le joug du régime de Vichy faisait partie de l'Axe et non des forces alliées. Régime de Vichy, qui n'est rien d'autre qu'une dictature. En effet, malgré l'expression toute faite au même titre que «  Hitler a été élu démocratiquement » (alors qu’il a été nommé sur conseil de l’ancien chancelier centriste libéral Von Papen, par Hindenburg Président de la République de Weimar le 31 Janvier 1933)4, les pleins pouvoirs n'ont jamais été donnés à Philippe Pétain. L'Assemblée Nationale, qui prend le visage majoritaire de l'union des droites en juillet 40 ( Assemblée qui n’est plus du tout celle du Front Populaire de 36), et le Sénat (très majoritairement à droite) votent les pleins pouvoirs au gouvernement dans le but d’établir une nouvelle constitution. Pétain s’empare des pleins pouvoirs et liquide la République. Pierre Laval quant à lui, chef du Gouvernement de Vichy s’autoproclame Dauphin de Pétain si celui-ci venait à disparaître. Malgré la tentation révisionniste culottée de l'extrême droite, de faire porter cette responsabilité à la gauche de l'époque, la grande majorité des chambres du Parlement étaient constituées d'élus de droite. Les 90 parlementaires de la SFIO qui ont voté les pleins pouvoirs (15% de l’ensemble des votants ce qui n’aurait rien changé à l’issue du scrutin) ont été immédiatement exclus de la section à la Libération5. Quant aux députés communistes ils sont déchus de leur titre parlementaire le 21 janvier 1940.

Après la défaite de l'axe, De Gaulle a tout fait pour que les États-Unis et l'Angleterre traitent la France comme une force alliée comme il l’explique dans ses Mémoires de Guerre. Le début de la fabrique du « Mythe national » post 2nd Guerre Mondiale, comme l'appelle si bien Suzanne Citron, peut commencer : toute l'entreprise est alors d'imposer la croyance populaire que Vichy est une parenthèse et non pas la France. Cependant la réalité historique est bien moins simpliste que cela. J'aime à rappeler cette réflexion du grand résistant Stéphane Hessel :

«  Ne pensez pas que la France était résistante, la résistance était une petite fraction de la France. La France était vichyste dans sa grande majorité. Donc si aujourd'hui il y a beaucoup de gens qui baissent les bras il ne faut pas s'en étonner ! Il suffit qu'il y ait une minorité active, solide , des jeunes qui en veulent, qui considèrent que l'engagement ça signifie quelque chose et qui ont une responsabilité. Et bien, ils n'ont pas besoin d'être majoritaires, il suffit qu'ils soient le levain qui fait monter la pâte. Alors, à ce moment-là, nous aurons une France résistante ! »6

Terriblement d’actualité !

En 1934, le « Le Petit Journal » (1863-1944) quotidien conservateur et nationaliste bon marché, dont les tirages supplantent ceux des autres journaux grâce à ses relations de faits divers, lance un référendum intitulé « Un dictateur ?... Mais qui ? ... », s’imprégnant de la monté des fascismes européens avec l’Italie mussolinienne (1922), l’Allemagne (1933) et plus tard avec l’Espagne de Franco (1936). A l’issue de ce référendum non officiel, 6 ans avant l’avènement de Vichy les deux premiers à se hisser à la tête du classement ne sont autres que respectivement : Phillipe Pétain et Pierre Laval !7

 

Petit Journal du 21 novembre 1934

 

Ce même « Petit Journal » c’était inscrit sur une ligne « antidreyfusarde », lors de l’affaire du jeune caporal Alfred Dreyfus, accusé de trahison parce qu’il eut le tort d’être juif. On peut également rappeler que le journal « La Croix », se réclamait avec fierté, comme « le journal le plus anti-juif de France »9 ! L’antisémitisme en France traverse la société depuis des siècles. De la « rouelle » pièce de tissu dont le port ostensible est imposé aux juifs du XIIIème siècle sous l’impulsion de Paul Chrétien, juif converti en dominicain, qui convainc en 1269 le célèbre Louis IX dit « Saint Louis », dont la statue trône toujours à l’Assemblée Nationale, de rétablir l'usage de celle-ci ; aux multiples pogroms perpétrés par le christianisme, en passant par les accusations en responsabilités les plus loufoques telles des épidémies ou des catastrophes météorologiques ... l’antisémitisme est une vieille tradition française.

« Le Petit Journal » du Dimanche 13 janvier 1895 – LE TRAITRE Dégradation d’Alfred Dreyfus 

A partir de la Grande Révolution de 1789, cet antisémitisme est largement utilisé par les ancêtres de la droite et de l’extrême droite actuelles, comme argument antirévolutionnaire et surtout antirépublicain. La République étant par essence égalitaire et antimonarchique, celle-ci était comme le déclarait Charles Maurras « indissociablement ‘‘juive’’ et corrompue »12. Maurras à qui Emmanuel Macron se complet en référence10, tout comme à Philippe Pétain, que notre Président nomme encore affectueusement « Maréchal »11 alors que celui-ci a été déchu de sa nationalité et frappé du sceau de l’indignité nationale.

Voilà aussi le visage de la France comme il a existé, comme il existe encore et comme il faut l'assumer.

À l'issue d'un cercle philosophique dans lequel j’interviens, je discutais avec un des participants et je fus interloqué par le fait qu'il me rétorqua, que nous avions besoin pour faire commun, d'un roman national. Personnellement il me semble que rien de bon ne peut sortir du mensonge, d'autant plus quand il s'impose en doxa à grand échelle.

Notre monde souffre terriblement du ressentiment. Ce ressentiment qui fait par exemple, que les pouvoirs de notre pays ne peuvent regarder en face ce qui se passe à Gaza, quand depuis des décennies, voir bientôt des siècles, ils n'assument pas ce que les pouvoirs français ont fait en Algérie (colonisation de remplacement et génocide), en Madagascar (en 1947 550 soldats français ont tué 100 000 malgaches), au Cameroun (la guerre cachée entre 1955 et 1971) où en Indochine.

Nietzsche théorisait que ne supportant pas le flux inéluctable du devenir, les êtres humains créent des stases (terme emprunter à la médecine qui désigne l'arrêt de circulation d'un liquide organique) autrement dit, des illusions. La construction fantasmée d'identités fixes et closes sur elles-mêmes, l'exaltation d’entités éternelles et inaltérables (« la France venue du fond des âges » de De Gaulle ; la race ; l’identité ; l'individu souverain et propriétaire de lui-même...) et aussi, surtout, la création de boucs émissaires. Dans « La banalité du mal », Hannah Arendt a fait cette erreur. En qualifiant Adolf Eichmann comme un criminel en carence, en impéritie, elle s'est laissée aller à la facilité face à cet assassin vendu en excès de haine, de machiavélisme et d’inhumanité. En mettant Eichmann à distance de notre propre humanité, en l’excluant de celle-ci comme un état de fait, Arendt l’a transformé sans le vouloir, en bouc émissaire, et l’a, par prolongement, déresponsabilisé. Or, la philosophe allemande Bettina Stangneth a fait un travail remarquable d'historienne en exhumant et en étudiant ce qu'on appelle « Les lettres argentines », écrites par Eichmann durant son exil en Amérique du Sud et avant son arrestation par le Mossad en 1960. Elle a ainsi démontré dans son livre « Eichmann avant Jérusalem »13 (en référence au titre du livre d’Arendt « Eichmann à Jérusalem ») que l'entreprise nazie était parfaitement réfléchie, organisée et planifiée. C'est en toute conscience qu'ils ont commis ce qui reste un crime inédit dans l'histoire de l'humanité : l'industrialisation (technique) de la mort et de la déshumanisation, faisant des juifs non plus des êtres humains, mais de la matière première (cheveux qui servent à faire des rembourrages d'oreillers, des perruques ; extractions dentaires ; production de savon à partir de la graisse ; confection d’abat-jours et de couvertures de livres en peau humaine...).

Pour comprendre, car il faut comprendre pour que cela ne se reproduise pas, il faut faire preuve de lucidité. Si on ne sait pas que le Hitler de 1933 tout juste nommé chancelier n'est pas le Hitler de l'hiver 39-40 et du ghetto de Varsovie, introduction à la Shoah, alors on ne voit pas en l'arrivée du Rassemblement National au pouvoir, le danger imminent et potentiel.

L'Histoire ne se répète jamais, il n'y a que des récidivistes ! Autrement dit des responsables, inconscients ou conscients de ce qui s'est déjà passé. Et qui nous enferment dans des schémas qui peuvent dangereusement se reproduire. Nous évoluons dans une époque d'absence d'époque, qui ne fait justement plus "commun" entre passé, présent et avenir. François Hartog au travers de sa théorie du "régime d'historicité", démontre que l'historien fait office de lien, y compris avec sa subjectivité, comme le concède Johann Chapoutot. Subjectivité qui doit être contrainte par la vérité apodictique des "faits". L'historien est nécessaire, il est un éclaireur méticuleux qui illumine notre présent à l'aune de notre passé. Christian Ingrao, grand historien du nazisme, donne cette magnifique définition de sa profession :

"Ne demandez pas qui nous sommes, ni d'où nous venons ; nous sommes la cohorte de ceux qui fixent sans ciller le Soleil Noir du paroxysme."

 

L'E.C.H.Φrruptible©

Le 08/05/2026

Références : 

1 - « William Shakespeare » Livre II - Victor Hugo.

2 - https://www.france24.com/fr/20140815-debarquement-provence-tirailleur-senegalais-toulon-liberation-veteran

3 - https://www.france24.com/fr/20140820-liberation-paris-combattants-noirs-2e-division-blindee-africains-mademba-sy

4 - « Les irresponsables » Johann Chapoutot.

5 - https://www.jean-jaures.org/publication/10-juillet-1940-les-socialistes-et-la-fin-de-la-republique/

6 – « Les jours heureux » film de Gilles Perret.

7 - https://shs.cairn.info › article › TDM_007_0303 › pdf

8 - Sansy Danièle, « Paul Chrétien et la rota des juifs de France »,  L'exclusion au Moyen Age, Actes du Colloque international organisé les 26 et 27 mai 2005,‎ 2005, p. 27-42

9 - https://www.lemonde.fr/archives/article/1998/01/13/la-repentance-de-la-croix-et-l-affaire-dreyfus_3627994_1819218.html

10 - https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/02/12/devant-les-deputes-lrm-macron-invoque-maurras-pour-parler-du-regalien_6029292_823448.html

11 - https://www.lemonde.fr/emmanuel-macron/article/2018/11/07/le-marechal-petain-un-grand-soldat-malgre-des-choix-funestes-selon-macron_5380116_5008430.html

12 - Laurent Joly « Les débuts de l’Action Française (1899-1914) ou l’élaboration d’un nationalisme antisémite ». Revue Historique n°639 ;  «  D'une guerre l'autre. L'action française et les juifs, de l'union sacrée à la révolution nationale (1914-1944) » Revue d’Histoire moderne contemporaine n°594.

13 - https://www.calmann-levy.fr/livre/eichmann-avant-jerusalem-9782702157534/


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