UN ABSENT NOMMÉ DÉSIR.
A la suite d’un cercle philosophique qui
avait pour sujet « De quelle vérité est l’amour ? » un besoin
d’écrire sur le Désir s’est ressenti. Notre époque qui tient de l’inouïe, par les
questionnements inédits et les enjeux existentiels auxquels notre humanité est
confrontée , ne peut faire l’économie de comprendre par quels phénomènes, nous
assistons impuissants, à une forme de passivité généralisée.
La peur de l’inconnue nous
paralyse t'elle ? Ou sommes-nous en carence d’une motivation plus
profonde ?
En ce qui concerne l’amour, partons
tout d’abord d’une vision universelle de celui-ci.
Sans le cantonner à une relation
qu’on pourrait qualifier de « purement amoureuse ».
En quelque sorte, il s’agit du
postulat de « l’amour dans son universalité la plus pure », qu’il
concerne l’être aimé, l’ami-e, l’animal de compagnie, l’œuvre d’art … qu’on
pourrait décliner de manière indéfinie.
Les Amants, 1928, par René Magritte
L’amour donc, en tant qu’état,
réclamerait en premier lieu, comme en philosophie, d’établir une conversion,
au sens où l’entendait Platon (Idéalisme) c’est-à-dire notre capacité à
changer de plan en se détournant du monde sensible (monde réel) pour accéder au monde intelligible
(monde des idées). Le monde sensible n’étant pour lui que la projection,
les illusions, le reflet dans le monde réel du monde intelligible perçu
uniquement par la raison.
L’œuvre philosophique en
elle-même, consiste à extraire la raison des apparences sensibles pour la projeter
dans la réalité intelligible que Platon appelle « Idées »
(Théorie des Formes ou des Idées). Idées qui pour lui sont éternelles et
stables.
Entre temps, bons nombres de
philosophes se sont saisis de l’Idéalisme (Leibniz, Descartes, Hegel,
Berkeley) jusqu’au XVIIIème siècle durant lequel Emmanuel
Kant qualifie lui-même son idéalisme de Transcendantal dans « Critique
de la raison pure », premier tome de sa trilogie. Il entend par
transcendantale le fait d’envisager les objets idéalisés, dans leur ensemble,
comme de simples représentations et non comme des choses en soi.
Les premiers instants du
sentiment amoureux, dans le processus d’idéalisation de l’objet de notre «trouble »,
serait alors une illusion dans laquelle nous projetterions nos « besoins
« et nos « souhaits ».
« Idéaliser l’autre ce n’est
alors pas le/la regarder pour ce qu’il/elle serait ?
Mais pour ce qu’il/elle pourrait
devenir ? »
Il s’agit de « l’objet de
notre trouble» car celui-ci nous cueille et n’est donc pas encore de l’attention.
L’attention constitue les objets de la conscience (même si toute
conscience n’est pas attentive) toute attention est bien entendue
consciente. Et prendre conscience de l’autre réclame de le/la connaître pour ce
qu’il/elle est intrinsèquement.
L’attention revêt alors
une capacité double qui s’inscrit dans le temps long. Dans sa faculté de
concentration elle a un caractère psychique et dans sa capacité à
prendre soin de soi et des autres, un caractère social. C’est ce
caractère à la fois psychique et sociale qui fait de l’attention la base
de notre vivre ensemble, notre faculté à construire un commun.
« L’amour véritable demande-t-il
de connaître l’autre dans l’absolu de ce qui le/la constitue ? »
Le fils
de l'homme, 1964, par René Magritte
Les mots Besoins et Souhaits
sont volontairement utilisés dans le sens où le Besoin traduit une
satisfaction urgente et où le Souhait prend une connotation bien souvent
utopique.
Venons-en donc au fait que l’idéalisation
de l’objet de cette émotion qui n’est pas encore de l’amour mais un état
amoureux, tiendrait donc encore de la Pulsion.
Ce qu’il faudrait à ce stade-ci,
c’est un processus de transformation de la pulsion en désir.
Ce processus de transformation, cette
conversion, serait ce que Sigmund Freud dans un de ses textes majeurs « Trois
essais sur la théorie sexuelle » nomme Sublimation, qui
consiste au détournement de l’énergie libidinale primaire (pulsion sexuelle)
vers un objectif non-sexuel.
L’être humain serait donc
constitué en partie de trois états bien distincts:
L’ Instinct : qui revêt un caractère impulsif et innée,
automatique et invariable qui régit notre comportement. Mais qui ne se
manifesterait qu’en ultime recours, là où notre survie en dépend.
La Pulsion :
qui est une transition, donc transformable. Une limite, entre le
somatique et le psychique, entre le corps et l’esprit. La pulsion, lorsqu’elle régresse
en instinct, est ce qu’on appelle communément la Bêtise.
Le Désir : pulsion transformée
par la sublimation, l’élévation de soi par ce qu’Aristote appelait la noétique,
c’est-à-dire l’étude ou la théorie de la vie psychique dans sa composante
intellectuelle (connaissance, pensée, représentation abstraite,
conceptualisation).
Extrait de « Le
Premier Homme »,
roman autobiographique inachevé d'Albert Camus, publié en 1994
Le mot désir vient du latin desiderare (regretter l’absence de quelqu’un ou quelque chose). Il est dérivé de sidus, sideris (constellation, étoile) et est souvent conçu comme l’expression d’un manque. Le mot vient par ailleurs, du langage des oracles et des marins, où il désigne l’absence d’une étoile (Siderius) dans le ciel.
Nous attendrions donc de l’objet
de notre désir, qu’il nous complète. Nous, simples humains, êtres imparfaits,
perpétuellement en carence.
Regarder l’autre pour ce qu’il/elle est réellement. Pour ce que nous pouvons apprendre de lui, d’elle. Pour ce que nous pouvons lui apprendre.
« Serions-nous toute notre
vie des êtres inachevés ? Incomplets ? »
Les Racines, 1890, Vincent Van Gogh
(Tableau inachevé de Van Gogh, qui s’est tiré une balle dans le cœur
avant de le terminer)
Sublimer nos pulsions en désirs reviendrait donc à aimer, avec en filigrane la volonté de nous élever d’abord
pour nous élever ensuite, les uns les autres ;
nous « individuer psychiquement » pour nous « individuer collectivement »
comme le théorisait le philosophe Gilbert Simondon.
Penser pour se Panser, pour prendre soin de nous et donc de l’autre. Telle
est la pensée du philosophe Bernard Stiegler, dont l’un des livres
s’intitule « Aimer ; S’aimer ; Nous Aimer ».
« Faut-il au préalable
connaître l’amour, pour d’abord s’aimer et parvenir à aimer
l’autre ? »
« L’amour de soi passe t’il
obligatoirement par l’amour des autres ? Et inversement ? »
Pour Socrate, l’état amoureux est
la condition d’accès à la Vérité.
Dans la Grèce Antique, les
philosophes étaient considérés comme des êtres « extraordinaires »
(extra-ordinaire).
« Extra » signifiant
« hors de », cela voudrait dire que pour sortir de l’ordinaire, il
faut être soi-même touché, percuté par l’extraordinaire. On parlait alors à
l’époque de l’ « Atê » qui est une sorte de crise de folie, une
transe ; une possession ; un égarement, pendant lequel surgit en nous
un ou des Daimôn, c’est-à-dire les âmes de ceux qui nous ont précédé et
qui ont constitué par transmission, l’ensemble des savoirs, des mémoires dont
nous avons hérités.
Là encore il s’agit d’un
changement d’état, de plan.
Socrate comme Platon, pensent qu’on ne peut connaître que ce que l’on a
déjà connu. C’est ce que Platon appelle l’ « Anamnesis »,
la réminiscence : le retour à la conscience claire du souvenir .
« Connaître, c’est se souvenir » écrit Platon.
« L’amour est-il un
sentiment empirique ? »
« Faut-il avoir déjà connu
l’amour pour le reconnaître ? »
« Réminiscence archéologique
de l'Angélus de Millet », 1935, Salvador Dali.
Cette peinture de Dali est un hommage à «L’Angélus » de Millet,
peint à la fin des années 1850 et illustre une histoire qui tient là aussi,
de l’extraordinaire.
«L’Angélus» 1857-1859 de Jean-François Millet
Ce tableau, qui représente une
scène somme toute banale de la vie agricole de l’époque, obsède Salvador Dali
qui en peint plus de 60 versions. Persuadé que l’œuvre renferme quelque chose
de plus profond qu’il n’y parait, Dali affirme que ce couple de paysans ne prie
pas au milieu d’un champ pour réclamer bonne récolte. Mais qu’il prie, parce
qu’il vient d’enterrer leur enfant. Le peintre espagnol a, à l’époque une telle
renommée, qu’il demande au Musée du Louvre de radiographier l’œuvre.
Surprise, sous le panier aux
pieds du couple, apparait une boîte noire qui serait le cercueil de l’enfant.
Millet aurait renoncé à peindre cette scène sur conseil d’un ami et a remplacé
le cercueil par un panier en osier.
« Dali est-il parvenu à
percevoir l’invisible grâce à l’amour infini de son art ? »
« Les codes esthétiques et
l’épistémologie de l’art, ont-ils permis à Dali de voir ce que personne ne
voit ? »
C’est le discours de Socrate dans « Le Banquet », qui rapporte
ce que Diotime, qu’il présente comme une prêtresse rencontré à Mantinée ,
lui aurait dit pour l’instruire aux choses de l'amour. Elle commence par lui
dire qu’Eros n’est pas un dieu mais un « grand démon (Daimôn) », un
être intermédiaire, un passeur dont la fonction est de relier les mortels aux
Immortels.
« Socrate avec un disciple et
Diotime »,1810, Franz Caucig
Selon Diotime, « l’amour
a nécessairement pour objet aussi l’immortalité. » C’est ce qu’exprime
l’instinct de procréation que l’on observe chez les humains « féconds
selon le corps ». C’est ce qu’exprime aussi le désir de gloire
immortelle, le Kléos : la postérité, qui préside à l’enfantement de beaux discours
par les hommes « féconds selon l’âme ».
Ce besoin pour l’humain de
laisser des traces ne se traduit pas, bien entendu, uniquement par le besoin de
faire des enfants. Il est le fait de notre technicité, c’est-à-dire notre
besoin intrinsèque de créer des exosomatismes (prolongement de notre corps). La
technique nous permet de survivre face à la nature, de transformer notre
environnement pour l’adapter à notre mode de vie et notre besoin de sociabilité
(altricialité de notre espèce, besoin d’interactions).
Notre unique présence fait que
nous laissons des traces.
L’immortalité véritable fait
l’objet d’une révélation au cours de laquelle Diotime évoque ce qui
n’est pas encore l’Idéalisme platonicien et montre « la droite voie
qu’il faut suivre » en s’élevant « comme au moyen d’échelons, en passant
d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des
beaux corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles
connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont
certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n’est autre
que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté
en soi. »
Ce que Diotime explique à Socrate
par cet échelonnement qui va, du simple sens de la vue dans ce que
l’immédiateté le constitue, à l’état de contemplation, c’est que l’Amour
philosophique est l’état de convergence entre les trois valeurs qui sont
absolues pour Platon :
Le BEAU – Le JUSTE – Le VRAI
« Faut-il d’abord
reconnaître la beauté à travers les critères établis par la société ou dans ce
qu’elle a d’évident pour chacun, avant d’en percevoir la beauté
transcendantale ? »
Selon la théorie platonicienne ce
qui est Beau est Juste et ce qui est Juste est Vrai. La vérité serait donc
constitutive de l’amour par la sublimation (intellectuelle) des pulsions en
désirs.
« L’amour à lui seul,
peut-il nous permettre de reconnaitre la vérité ? »
« Evoluons nous dans une ‘’épochè’’
du désir ? »
Cette quête de la vérité est
quant à elle le but même de la philosophie.
« Vérité
sortant du puits armée de son martinet pour châtier l’humanité », 1896, Jean-Léon Gérôme
En grec ancien la vérité se dit « Alètheia ».
Ce terme a été utilisé par Parménide (philosophe et pythagoricien qui vécut au
-VIème et -Vème siècles). Selon Parménide, on peut opposer la Vérité (Alètheia)
au principe de Doxa (l’opinion – le préjugé). Cela suppose donc que pour
atteindre la vérité, des critères lui sont attribués pour la séparer de ce
qu’elle n’est pas :l’erreur et l’illusion (illusion qui diffère de
l’erreur par sa persistance malgré le fait qu’elle soit expliquée).
La vérité qui se reconnait
d’elle-même, arbore le critère de l’évidence.
La vérité qui nous est révélée,
revêt un caractère dogmatique (religion, totalitarisme et même philosophique [cf.
La République de Platon]).
Mais bien souvent la vérité nous
est cachée. Elle demande donc d’être démontrée par la preuve, c’est ce qu’on
appelle une vérité apodictique.
C’est Martin Heidegger
(philosophe allemand 1889-1976) qui a établi une approche nouvelle
du concept de vérité en revenant à l’origine de deux notions distinctes qui
constituaient ce mot:
§ A- (préfixe de négation) // -Léthé (Oubli) => ce qui n’est
pas oublié, mais dévoilé.
§ Concept de Réalité par opposition à Apparence.
« Le Pandémonium » , 1841, l’enfer selon John Martin
Dans la mythologie grecque, au
Royaume des Enfers existaient plusieurs 5 fleuves :
G Le Styx affluant de la haine.
G Le Phlégéthon rivière de flammes.
G L'Achéron fleuve du chagrin.
G Le Cocyte torrent des lamentations.
Le cinquième qui était un
ruisseau se nommait Léthé. Les damnés avant leur réincarnation, y étaient
condamnés à noyer leurs souvenirs terrestres de vies antérieures, pour les
oublier.
Le concept de vérité a été très
décrié tout au long de l’histoire philosophique. Si nous ne pouvons la détenir,
si elle n’apparait bien souvent pas comme une évidence nous savons donc ce
qu’elle n’est pas :
Une erreur, une illusion, une
apparence.
L’ épochè est un mot grec
qui signifie « interruption ; arrêt ». En philosophie et par la
suite en psychanalyse ce terme désigne la suspension du jugement.
Dans le but de savoir si nous
sommes dans une « épochè » du désir, nous devons procéder à
une suspension de la pensée philosophique et revenir dans le factuel de
l’Histoire de notre modèle de société.
Le modèle économique « capitaliste »
s’est beaucoup intéressé aux neurosciences comportementales et cognitives, ce
qu’on appelle psychotechniques et psychopouvoirs.
En passant, d’un capitalisme que
l’on peut qualifier d’« européen », du XIXème siècle qui était un
système dans lequel la quasi-totalité des profits étaient accaparés par la
bourgeoisie détentrice des moyens de productions, laissant aux travailleurs,
qui n’avaient que leur force de travail à vendre, juste de quoi subsister pour
vivre et engendrer une nouvelle main d’œuvre à travers leurs enfants; à un
capitalisme au début du XXème siècle qu’on peut qualifier
d’ « étatsunien » ou « fordiste », basé sur la
doctrine taylorienne du travail (organisation scientifique du travail et de la
production industrielle par la maximisation de l'outillage, la division en des tâches
répétitives et la suppression des gestes inutiles), le travailleur a commencé à
subir une mutation de son statut, passant alors de travailleur citoyen
pour être transformé en employé consommateur.
Film« Les
temps modernes »
1936
Pour rappel, Karl Marx et Friedrich Engels dans « Le
Manifeste du Parti Communiste » (1848) ne qualifient par la classe
ouvrière de prolétariat. Ils prétendent que la classe ouvrière est la
première classe touchée par la prolétarisation c’est-à-dire la perte de savoirs
due à l’automatisation du travail sous la Révolution Industrielle,
mais que celle-ci s’étendra à l’ensemble des couches de la société.
C’est ce que nous pouvons encore
constater aujourd’hui avec les tournants informatiques (années 80-90) puis
numériques (années 2000) dans les entreprises, qui font qu’aujourd’hui même
chez des hauts-managers et des hauts-cadres percevant de gros revenus, il est
question d’une réelle perte de sens : qui n’a plus le goût à rien.
Qui tient de l’insipide (vient
du latin « insipidus » ; in- (négation) sipidus=>
sapere : avoir du goût dans le sens de l’intelligence, du savoir).
Film « Le
goût des autres », 2000, Agnès Jaoui.
« La vérité nous est-elle
accessible sans le désir de la découvrir ? »
La nouvelle doctrine consiste
donc en ce début de XXème siècle, à ce que les travailleurs puissent s’acheter
ce qu’ils produisent. C’est le début de ce qu’on appelle « The American Way
of Life ».
En 1911 un économiste du nom de Joseph
Schumpeter introduit dans son
ouvrage « Théorie de l’Evolution Economique » le concept de Destruction
Créatrice toujours d’actualité, et
qui repose, sur l’arrivée constante de nouveaux produits sur le marché qui
remplacent des objets sortis précédemment. C’est de ce concept qu’est dérivé
aujourd’hui le principe d’ obsolescence programmée, qui revient à automatiser
les réflexes de consommation.
La seule condition à la réussite
de ce modèle est la transformation comportementale permanente des consommateurs.
Il faut susciter l’adoption par le marketing.
« Le niveau de vie le plus élevé au monde »
« Il n'y a pas de meilleure façon de faire que la méthode américaine ».
Dès 1912, des débats sur le sujet
et la stratégie à suivre sont organisés au Congrès américain. Un sénateur
aurait alors déclaré « Trade Follows Films » littéralement « Le
Commerce suite les films » entendant par la que le cinéma serait une
arme de propagande massive.
En 1917, les Etats-Unis
D’Amérique veulent prendre part à la première guerre mondiale mais sont
confrontés à la non-adhésion de l’opinion publique qui refuse d’envoyer ses
enfants combattre dans ce qui est déjà appelé « une boucherie ». Au
mois d’avril de cette même année le Président Wilson engage le pays dans le
conflit et nomme le journaliste George Creel à la tête d’une commission qui
aura pour mission de faire adhérer l’opinion publique américaine à l’entrée des
USA dans la guerre en Europe. Sont réunis alors les meilleurs publicistes et
hommes de communication du pays dans le CPI (Committee on Public Information) surnommé
« Commission Creel ». Parmi les personnes recrutées se trouvent Edward
Bernays, publicitaire et homme de communication qui dit avoir inventé une
technique nouvelle de captation de l’attention de l’opinion appelée
« technique de publicité recourant au consentement à l’autorité ».
« Propaganda », 1928, Edward L.Bernays
Bernays soutient alors que les
américains ne suivent pas le pouvoir dans sa décision belliqueuse, car celui-ci
s’adresse à leur raison et non à leur inconscient. Il affirme que c’est ce
qu’il a appris de son oncle autrichien, neurologue de profession, un certain… Sigmund
Freud, qui parviendra à installer dès 1920 la psychanalyse dans l’histoire
des sciences.
Le pays fût alors inondé de
tracts, de messages radiophoniques, de films. Une armée de 6000 personnes fût
levée, pour prendre la parole dans toutes les réunions publiques du pays, des
rassemblements syndicaux aux messes du dimanche, pour lire à haute voix des
textes ventant la puissance américaine et sa mission quasi-divine d’exporter
ses valeurs et son modèle à travers le monde.
Affiche de propagande de La C.P.I 1917
En peu de temps, l’opinion
publique est conquise.
Quelques années plus tard, devant
la crise de l’Industrie du tabac au bord de la faillite, Bernays fût de nouveau
sollicité. Prétendant que pour sauver l’industrie il fallait élargir le marché
à une nouvelle catégorie de population. Il se servit de nouveaux des techniques
médiatiques de l’époque mais aussi des mouvements féministes émergents pour
faire de la cigarette un marqueur d’égalité femme/homme.
Propagande publicitaire pour inciter les femmes à fumer.
C’est seulement dans les années
40 que l’utilisation des techniques et technologies médiatiques et de
l’information, seront pensées d’un point de vue philosophique et sociologique
sous la forme du concept « d’industries culturelles »
(Kulturindustrie).
Il fût évoqué pour la première
fois en 1947 dans l’ouvrage « Dialektik der Aufklärung » écrit
à quatre mains par les philosophes et sociologues Max Horkheimer et Theodor
Adorno.
Le livre a été traduit en
français par « Dialectique des Lumières » ou
« Dialectique de la Raison » ou encore « Dialectique de
l’émancipation spirituelle » . Le sens du terme Aufklärung
pouvant être soumis à plusieurs traductions comme l’explique le professeur de
philosophie à l’université de Nantes Alain Patrick Olivier.
Ce terme pouvant désigner :
- la critique pure de la
Philosophie des Lumières dans son moment historique qui la soumettrait à la
pensée kantienne. (« Dialectique des Lumières » ou
« Dialectique de la Raison » )
- une dynamique critique et auto-réflexive
des effets de la Philosophie des Lumières jusqu’à nos jours qui la
confronterait à la pensée Heideggérienne. Cela créerait une alternative entre
la forme autoritaire et mythique de la pensée des Lumières et d’autre part «
une auto-critique de la raison » faisant partie d’un processus assumé
de domination mais entendant la critiquer dans un but de libération (Dialectique
de l’émancipation spirituelle).
« Sommes-nous toujours dans
le processus révolutionnaire introduit par la philosophie des
lumières ? »
« Comment la philosophie des
lumières qui avait pour but d'élever l'humanité, a-t-elle pu produire deux
guerres mondiales, La Shoah et les génocides que nous connaissons aujourd'hui? »
« En voulant imposer la
Lumière absolue pour contrer l’obscurantisme des religieux, la philosophie des
Lumières n’est-elle pas elle-même devenue un obscurantisme ? »
« Les avancées
technologiques ont-elles court-circuité l'idéologie des Lumières ? »
Le concept « d'industrie
culturelle » forgé par Adorno et Horkheimer estimait que la notion de «
culture de masse » ne convenait plus pour décrire les nouveaux
processus mis en place depuis le début du XXème siècle. Cette théorisation de
l'industrialisation de la production culturelle a été élaborée dans « Dialectique
de la Raison », où ils affirment que la diffusion massive de la
culture met en péril la véritable création artistique.
Adorno quant à lui, pense que le
monde entier est structuré par l'industrie culturelle, laquelle est « un
système formé par le cinéma, la radio, la presse, la télévision. L'industrie
culturelle tend non pas à l'émancipation ou à la libération de l'individu, mais
au contraire à une uniformisation de ses modes de vie et à la domination d'une
logique économique et d'un pouvoir autoritaire. C'est en cela que l'industrie
culturelle participe d'une anti-Aufklärung. Le phénomène ne concerne pas
seulement les pays totalitaires, mais également les autres pays, à commencer
par les sociétés libérales. » (Source Wikipédia- Industrie culturelle).
Ces industries se sont donc
afférées à détourner cette « énergie libidinale » dont parlait Freud
et évoquée précédemment.
D’abord par la radio, la presse,
le cinéma, puis par la télévision qui s’est démocratisée rapidement à partir
des années 50.
C’est la télévision qui va
commencer avec la programmation, à reconfigurer une temporalité sociale
en créant des rendez-vous télévisuels autours desquels toute la famille se
rassemble (le premier journal télévisé est diffusé à partir de 1949 à 21h, 6
jours sur 7 ; puis apparaîtra dans les années 70 la fameuse « Messe
du 20h » avec la starification de ses présentateurs ; puis viendra
les concepts de « Journal de 13h », « Prime Time »,
« Deuxième partie de soirée, « Access prime time » etc …).
Aujourd’hui l’industrie culturelle et créative s’est diversifiée
Aujourd’hui nous vivons avec
cette temporalité médiatique de manière continue, par la multiplication des
écrans, les progrès du numérique et la réduction technologique qui permet les
technologies embarquées tels les smartphones et les montres connectées ainsi
que les technologie de la mobilité intégrées à nos véhicules.
Nous voyons même l’émergence de
nouvelles pathologies psychiques et sociales comme des phénomènes d’anxiétés et
de manques ressentis à la séparation des appareils numériques. Les
scientifiques ont formalisé cette peur de la dissociation dans
l'acronyme FOMO (Fear of missing out) « peur de rater quelque
chose » ou « anxiété de ratage ».
En tant qu’êtres humains, au
stade de l'enfance nous nous construisons à travers la représentation
d'adultes. C'est ce que Freud appelle l'identification primaire. Le
nourrisson n'étant pas capable de faire la distinction entre le moi et le
non-moi (l’autre) il entretient un lien affectif avec ses parents et les
perçoit comme une partie de lui-même. Ce processus d'identification se poursuit
avec ce qu'on appelle l'identification secondaire de l'enfant, c'est à dire la
reconnaissance de son moi et des parents en tant que non moi à part entière.
C'est dans cette phase qu’apparaît également ce que Freud appelle « Le
complexe d’Œdipe ».
« Couture
avec grand-mère », XIXème, Wenzel Ulrik Tornøe
Scène
quotidienne de transmission familiale et d’apprentissage mimétique
Le problème auquel nous sommes
confrontés aujourd'hui est que l'industrie culturelle à travers la
multiplication des écrans, des programmes distribués sur ces différents
supports numériques, court-circuitent ces processus d'identifications au sein
même de la cellule familiale.
D'après les chiffres du
département de pédopsychiatrie de l'université de Washington une étude publiée
en 2007 alertait déjà sur le fait que 40% des bébés d'un an et moins regardaient
des écrans quotidiennement. Ce chiffre montait à 90% pour les enfants âgés de 3
ans.
Dès 2004 pourtant, une étude de
Frédéric Zimmermann et Dimitri Christakis démontrait par imagerie cérébrale que
les circuits synaptiques des enfants exposés aux écrans étaient modifiés. Ces
surexpositions aux écrans développent des retards d'apprentissages de la langue
et de la motricité ainsi que des troubles de l'attention. Une récente enquête
PISA datant de 2024 relayée par l’OCDE et appelée « Élèves et écrans:
performance académique et bien-être » pointe également des craintes
quant au développement social et émotionnel des enfants et des adolescents
surexposés aux écrans.
« La société du
spectacle » comme le théorisait Guy Debord dans l’ouvrage du même nom paru
en 1967 et dans lequel il décrivait déjà notre société du « tout
image », du tout consommable, du tout marchandise, faisant aujourd’hui des
êtres humains des marchandises à part entières, fit un constat
prodromique. Du marché de l’emploi aux applications de rencontres ou aux
réseaux sociaux qu’on devrait davantage qualifier d’ « asociaux », nous
nous « vendons » comme de simples produits et sommes traités de la
même manière, lorsque le CV telle un lettre morte n’a pour réponse que le
silence assourdissant de l’ignorance où que le doigt « swip » notre
profil nous renvoyant ainsi au rang de l’innommable.
« Le Garçon » 1574, Giuseppe Arcimboldo.
« Arcimboldo avait-il déjà perçu l’homme objet dans ces
créations ? »
Or, quand on aime on ne consomme
pas ce qu'on aime. Consommer vient du latin consumere qui signifie consumer
donc anéantir.
Faire l'amour, contempler, ce
n'est pas une consommation c'est une communion, c'est l'idée de ne
devenir qu'un dans l'infinitisation de notre amour.
Nous revenons donc à la théorie
des formes de Platon. Dans l'Antiquité grecque tous les philosophes étaient des
géomètres. Et la géométrie n'est rien d'autre que la passion du géomètre pour
l'idéalisation infinie de l'objet de ses calculs. Comme la forme géométrique, allant
du triangle rectangle au cercle, en passant par le simple point sur une droite.
Comme les idées, l'objet du désir n'existe pas c'est une idéalité.
Non l'objet du désir n'existe
pas, il consiste !
Il est ce qui donne une
consistance à nos existences. Il est ce qui donne un sens à nos vies.
Aimer à l'infini, c'est le
processus de sublimation théorisé par Freud développé au début. C'est une mise
en miroir de l'altérité, de la singularité que nous représentons par nos
propres projections à travers l'objet de notre désir. Et c'est exactement cela
que l'industrie culturelle détruit. Et cette destruction, produit ce qu'on
appelle « la perte du sentiment d'exister » ou «
dépersonnalisation ».
« Le cri », 1893, Edward Munch
Ce trouble psychique est
caractérisé par une sensation persistante ou récurrente de détachement de son
propre corps ou de ses propres processus mentaux, se sentant comme un
observateur extérieur de sa propre vie (dépersonnalisation), et/ou par une
sensation de détachement de son environnement (déréalisation). Ce processus
fait donc de nous des acteurs passif de nos propres existences et de la société
dans laquelle nous vivons.
Si l'industrie culturelle utilise
le cinéma et la télévision comme supports principaux de manipulation des masses
c'est parce que notre cerveau a un fonctionnement temporel proche de celle du
cinéma.
Edmund Husserl philosophe autrichien a théorisé le fonctionnement phénoménologique
de notre mémoire sur la base du principe de « rétentions ».
Notre mémoire serait donc constitué tout d'abord de « rétentions
primaires » que l'on pourrait appeler « mémoire
immédiate ». C'est cette mémoire immédiate qui nous permet d'entendre
ou de voir par la succession de notes ou d'images, une musique ou un film. Sans
cette rétention primaire les musiques ou les films ne seraient que des
successions de notes ou d'images sans logiques, puisque nous ne parviendrions
pas à retenir les notes et images précédentes.
Découpe d’un mouvement
Art Pariétal datant d’il y a 32 000 ans, Grotte Chauvet
Lors de la découverte de ces fresques les scientifiques pensaient au
début voir la simple représentation d’une scène de chasse d’un groupe de
lionnes. Ils ont découvert plus tard qu’il s’agissait de la décomposition du
mouvement d’une scène de chasse.
La deuxième composante de la
mémoire se nomme « rétentions secondaires ». Il s'agit de notre
mémoire constituée de nos souvenirs. Et ces « rétentions secondaires »
sont singulières.
Notre mémoire est singulière, dans
le sens où lorsque le processus de «rétention primaire/mémoire immédiate»
s’effectue, il est soumis à des «sélections primaires » singulières,
qui dépendent de nos constructions psychiques, sociales etc… basées
elles-mêmes sur nos souvenirs. C’est pour cela que nous retenons des choses
différentes d’un même film par exemple.
Bernard Stiegler à lui théorisé un troisième type de rétention appelé « rétentions
tertiaires ». Cela comprend tous les supports techniques qui permettent la
préservation et la transmission de la mémoire du papyrus au smartphone.
Papyrus d’Empédocle – Vème siècle avant notre
ère.
Le cerveau humain n'est pas fait
naturellement pour lire et écrire, il est d'abord fait pour voir et c'est ce
que l'image permet. Il suffit de nous rappeler de nos rêves pour constater que
nous sommes toutes et tous de formidables réalisateurs de films qu’ils soient
intimistes, de science-fiction avec des effets spéciaux incroyables ou encore
d'horreur.
Bernard Stiegler toujours lui, a
décrit ce que nous allons voir maintenant comme « le tournant
machinique de la sensibilité ».
Bernard Stiegler (1952-2020)
L’extra-ordinaire qui m’a percuté.
Comme expliqué précédemment le
système tayloriste a participé à l'accélération de la prolétarisation des
savoirs selon la théorie de Marx et Engels. À travers la mondialisation
consumériste ce ne sont pas uniquement les savoirs qui ont été prolétarisés mais
aussi les savoir-vivre, c'est-à-dire l'éducation que l'on reçoit par
transmission. C'est le marketing qui dorénavant dicte la manière de se
comporter. Ce qui va totalement à l'encontre du libre arbitre, ce que Emmanuel
Kant appelait « la Majorité » en opposition à « la
Minorité » qui ne pensent pas par elle-même. C'est-à-dire le
citoyen en tant qu'il accède à la rationalité et en même temps à l'autonomie
(philosophie des Lumières).
Un bon consommateur est un
consommateur irréfléchi, plastique, manipulable et surtout irresponsable !
L'enjeu maintenant et donc de repartir à la recherche de ces savoirs et ces
savoirs vivre et cela va passer par la reconstruction de la culture, par sa
réhabilitation.
Auteur inconnu
Le capitalisme dans sa
plasticité, sa capacité à se renouveler, invente un nouveau concept théorisé
par John Hawkins appelé « Economique Créative ». Comme déjà
évoqué le consumérisme sert à court-circuiter le processus de sublimation en
empêchant les pulsions de se transformer en désir. Ici, la pulsion sert à
produire de la consommation ce qui produit de l’asociabilité et diminue
l’empathie. Alors que le désir lui entretien, cultive et produit
de la fidélité.
L'économie créative capitaliste dévoie donc la capacité libidinale par la consommation qui remplace elle-même les liens sociaux par des projections à travers les objets matériels. L'organisation de la consommation par la standardisation des comportements mimétiques adapté aux intérêts court-termistes de la production, c’est précisément ce qui crée de l'addiction et par la même la compulsivisé de l’achat, qui devient un acte de jouissance immédiat.
Nos comportements deviennent donc
grégaires.
Troupeau d’humains. Auteur inconnu.
Cette reproductivité du geste,
qui concerne également le langage mais aussi le comportement ce
nomme « grammatisation » et a été théorisé par Sylvain
Auroux (La révolution technologique de la grammatisation-1994) linguiste et
historien français reconnu mondialement pour ses recherches sur l’épistémologie
des sciences du langage. La grammatisation c’est discrétiser
(simplifier) dans le but de reproduire.
Ce nouveau modèle de société s’apparente
en réalité à un nouvel instrument de propagande, que le philosophe italien Antonio
Gramsci appelait « hégémonie
culturelle » et qui théorise que les luttes politiques se jouent en
grande partie dans les esprits, sur le « front
culturel », celui de l’idéologie.
C’est le rôle que tiennent
parfaitement les médias aujourd'hui essentiellement avec les chaînes d'info en
continue, qui cristallisent les positions et saturent « les temps de
cerveau disponibles » comme le disait l'ancien patron de TF1 Patrick Le Lay.
Cette saturation des esprits par « les information produits »
qui doivent se chasser les unes les autres pour remplir les grilles
programmatiques, empêche tout simplement de penser et remplace le temps long de
la réflexion, par l'immédiateté de l'opinion. C'est ce que Ralph Keyes nomma
en 2004 « The Post Truth Era » autrement dit « l'ère
de la post vérité », qui est un phénomène social majeur de notre époque
et qui désigne la situation où les croyances sont plus importantes que la
vérité apodictique. Où la subjectivité supplante l'objectivité.
Les technologies sont donc
parvenues à capter l’attention pour l’automatiser, la synchroniser, la normer.
Les institutions qui devraient,
elles-mêmes servir de garde-fous pour nous éviter de nous enliser dans la
médiocrité algorithmique s’adonnent elles aussi, à la société du spectacle,
faisant de la politique un simple divertissement façon sitcom, une polémique
chassant l'autre.
Pourtant la politique, Politeia
(en grec) ou Res Publica (en latin), est la chose publique, notre bien commun. Le
lieu que nous devons réinvestir.
Tout l'enjeu est là. Réactiver le
désir par la sublimation du savoir. Les technologies numériques sont une chance
pour cela : elles ouvrent à une quantité infinie de savoir, dont une vie
ne suffirait pas à prendre connaissance. Depuis Socrate nous savons que
toute technique revêt un caractère pharmacologique : à la fois poison,
remède et bouc émissaire (Pharmakon ; pluriel : Pharmaka).
Ce sont nos comportements qu’il faut changer et notre relation à l’objet.
Redonner le goût par l’absence de
goût.
« Ma faim qui d’aucun fruit ne se régale
Trouve en leur docte manque une saveur égale. »
Stéphane Mallarmé
« Comment réactiver le désir
en lieu est place de la pulsion ? »
« Est-ce une illusion que de vouloir réactiver le désir dans une société court-circuitée perpétuellement par les systèmes et technologies de l'informations ?»
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