À l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ?
Voilà une des questions à plusieurs niveaux de lecture,
inspirées par ma réflexion continue sur la nature humaine et notre rapport vis-à-vis
de la technique en général et de la technologie en particulier. La
« docilité physique » constatée dans nos sociétés actuelles contraste
avec l’indignation et parfois la colère profonde exprimées sur les
« réseaux » dits « sociaux ». Le texte d’Etienne De La Boétie
éclaire notre rapport aux pouvoirs institutionnels et privés, mais aussi aux
dispositifs numériques, dont l’intégration ordinaire dissimule parfois
l’emprise.
I. Avoir conscience ?
Il est toujours étonnant quand on interroge les rapports de servitudes
dans le cadre, de voir souvent comme premier réflexe la dénonciation de pouvoirs
autoritaires dans des pays étrangers alors que bien des exemples de répressions
démocratiques ou physiquement violentes, jalonnent l'histoire de France, jusque
dans notre contemporanéité (Traité de Lisbonne 20081, Mouvement des Gilets Jaunes2, Législatives 20243...).
Compte tenu de ces événements et de ces réalités, plusieurs explications
peuvent être amenées pour argumenter l'immobilisme qui semble toucher les
peuples : peur de la répression violente ; découragement face au
non-respect du processus démocratique ; promesses électorales non tenues ;
peur de perdre ou de sortir de son confort ; besoins prioritaires (pouvoir
d’achat, emplois, santé ...) qui détournent du fait politique et démocratique.
Pourtant, pour synthétiser la pensée de Nicolas Machiavel, tout n'est pas
politique mais la politique, elle, s'occupe de tout ! Comment expliquer
alors un tel désintérêt et cette sensation prégnante d’immobilisme ?
Dans notre nouveau monde numérique, chacun est en quelque sorte enfermé
dans une nouvelle identité artificielle, sorte de double, sur les réseaux
sociaux par exemple, que je me plais à renommer « réseau a-sociaux »,
tant ils ont impacté notre rapport à nous-même et à l’autre4. Sur
le plan cognitif et psychologique, l’exposition continue aux écrans entraîne une
fragmentation de l’attention, une baisse de la concentration et une
augmentation de l’anxiété, souvent alimentée par le besoin de comparaison
sociale ou la peur de rater quelque chose (FOMO). Sur le plan physique, la
sédentarité accrue favorise les troubles musculosquelettiques et la
prise de poids, tandis que la
lumière bleue perturbe la qualité du sommeil et altère les rythmes
biologiques. Enfin, sur le plan relationnel, la virtualisation des échanges
crée une illusion de connexion qui masque un isolement croissant, une
diminution de l'empathie due à la perte de l’attention lors des
interactions réelles et l’apparition de tensions familiales ou amicales liées
au phénomène de "snobisme numérique" (ignorer son entourage au
profit de son téléphone)5.
Dans sa trilogie nommée Sphères [(Bulles (1998); Globes (1999); Ecumes
(2004)] le philosophe allemand de la technique Peter Sloterdijk, explique comment
l’humanité, naissant et se développant dans une espace intime (Bulles :
ventre de la mère, foyer, couple...) crée des espaces d’organisations clos aussi
gigantesques ( Globes : Pays, Empires, Etats, mondialisation
globalisée...) que de nouveaux espaces modernes à taille humaine (Ecumes :
un réseau de cellules individuelles (appartements, profils numériques,
bulles d'informations) qui se touchent sans jamais fusionner, créant une
architecture connectée mais isolée).
Cette dernière figure illustre fidèlement notre société moderne et résonne dans mon oreille de mélomane, comme les paroles de la chanson tirée de l’Opéra-Rock Starmania : Les uns contre les autres :
« On
dort les uns contre les autres
On
vit les uns avec les autres
On
se caresse on se cajole
On
se comprend on se console
Mais
au bout du compte on se rend compte
Qu’on
est toujours tout seul au monde
On
danse les uns avec les autres
On
court les uns après les autres
On
se déteste on se déchire
On
se détruit on se désire
Mais
au bout du compte on se rend compte
Qu’on est toujours tout seul au monde »
Comment ne pas penser également au concept d'« insociable
sociabilité » élaboré par Emmanuel
Kant dans son texte Idée
d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, dans
lequel il décrit comment l’être humain métastabilise une tension constante
entre son besoin profond et naturel de socialisation et la répulsion liée aux autres en raison de son égoïsme.
Nous nous retrouvons donc dans un monde qui n'a jamais été autant réticularisé
(en réseau) mais dans lequel chacune et chacun est enfermé dans son propre
monde. Nous touchons alors peut-être du doigt une autre cause, du fait que les
individus ne forment plus de foules dans le but de renverser ceux
qui les persécutent. Gustave Le Bon, médecin et sociologue, a théorisé la
psychologie des foules. Selon lui ces foules sont éphémères, impulsives et
changeantes, et comme il le souligne proches de l'hypnose. Une foule où
l'individu perd sa personnalité consciente au profit d'une âme collective, qui
peut alors soit devenir « héroïque » soit « criminelle ». Ces
caractéristiques de foules spontanées et naturelles fonctionnent sur des principes
de suggestions et de contagions6.
Ce sont elles, qui en général, mènent aux révolutions et leur donnent leur
caractère imprévisible.
À partir de ces analyses Sigmund Freud, a lui théorisé, l'existence de
foules « artificielles » ou « conventionnelles ». Ces
foules, artificielles/conventionnelles, sont durables, hautement organisées,
structurées (contrats sociaux, règles, coutumes acceptées par tous les membres)
par une force externe (il prend l'exemple de l'Eglise ou de l'Armée). Ses
moteurs sont la libido (pulsion) et l'identification. Des liens
affectifs profonds unissent les membres entre eux et à la figure du
représentant. Le surmoi est alors remplacé par le Leader. Cette foule ne
nait donc pas spontanément et a besoin d'une force extérieure et d'une
organisation stricte pour exister et ne pas se dissoudre7.
Mais aujourd’hui les effets de foules s’investissent davantage dans les plateformes
virtuelles que dans le réel. La théorie de la désindividuation (Festinger, Pepitone et Newcomb), créée
pourtant en 1952, explique dans les grandes lignes les mécanismes ainsi mis en
place : l'anonymat, l'unité du groupe, et l'excitation peuvent court-circuiter
la perception de sa propre identité et mettre à mal des sentiments comme la culpabilité, la honte ou l'auto-évaluation8. Comment ne pas penser aux propos ignobles
(racisme, judéophobie, islamophobie, LGBTQIA+phobies...) vues et lues sur certaines
plateformes, avec des systèmes de
modération dont la cohérence interroge : certains contenus ouvertement haineux prospèrent quand
d'autres discours, plus consensuels, se voient parfois signalés ou restreints.
Dans ces conditions on peut légitimement se demander alors comment faire
société ? Et dans quel type de société évoluons-nous ?
II. Dans quelle société sommes-nous ?
La société dans laquelle nous évoluons aujourd'hui nous paraît ne pas
être en capacité de proposer une ouverture vers l'avenir. Malgré le panel multiple
de types de sociétés qui existent, j'en retiendrais personnellement trois qui
représentent bien l’évolution constatée.
La société ouverte de Karl Popper, héritée de Bergson, demeure
inachevée et capable de produire de nouvelles formes d’organisation : elle
est, au sens de Schrödinger, néguentropique.
À l’inverse, la société liquide de
Zygmunt Bauman voit ses structures dissoutes par l’accélération technique
et la captation incessante des flux d’information. La disruption, terme forgé par le publicitaire Jean-Marie Dru au début
des années 90, entretient ainsi une obsolescence permanente des objets, des
institutions et des pratiques.
La société automatique de Bernard
Stiegler radicalise,
elle, cette fermeture : les algorithmes occupent une place croissante dans
la décision et soumettent les conduites à une rationalité principalement
marchande. À la prolétarisation
matérielle décrite par Marx ̶
dépossession des moyens de production et réduction du travailleur à sa
force de travail ̶
s’ajoute une prolétarisation cognitive : perte des savoirs, des
savoir-faire, des savoir-être et, finalement, de l’autonomie de jugement.
Il a été justement rappelé que l'utilisation du numérique est de plus en
plus imposée comme une norme, qui peut représenter une avancée majeure, tant les
avantages que cette nouvelle technologie apporte comme la rapidité ou
l'économie de papier par exemple, nous facilitant ainsi la vie. Mais comme il a
été soulevé également, cela peut installer des barrières sociales vis-à-vis des
publics les plus fragiles comme les personnes âgées, bridées dans l’utilisation
de cette nouvelle technologie ou le public plus jeune, limités par leur pouvoir
d'achat.
Quoi qu'il en soit cette société automatique fonctionne sur une nouvelle
économie. C'est ce qu'on appelle l'économie de l'attention, qui repose
sur la captation, le traitement et la vente des données non seulement par les
géants de la Tech (GAFAM : Google Amazon Facebook Apple Microsoft) mais
aussi par les Etats. L'actualité vient encore de nous montrer l'attaque qu'a
subie le Ministère des Finances et le vol des données personnelles de centaines
de milliers de contribuables9.
Ces données qui valent de l'or, sur les plateformes numériques que nous
utilisons tous les jours, ce sont nous qui les produisons. Et n'est-ce pas en
ce sens que notre servitude, vis-à-vis de ces nouveaux acteurs et même des Etats,
serait volontaire ? Car est-ce que nous n'investissons pas le virtuel avec
moins de précautions que le réel ?
Dans le réel, signeriez-vous un contrat sans le lire ? Pourtant dans
la grande majorité des cas, nous validons les « conditions générales »
des sites web que nous visitons ou sur lesquels nous nous inscrivons, sans prendre
connaissance des énormes pavés qu’on nous invite pourtant à lire. La servitude
ne se trouve-t-elle donc pas alors dans le renoncement ? Et dans la
confiance aveugle que nous accordons à des tiers que nous ne connaissons pas ?
Comme il a été dit, le numérique est un nouveau territoire sans
frontières réelles. Est-ce que nous n'avons pas tendance à nous perdre dans ces
expéditions en terres inconnues ? Et est-ce que les géants de la Tech ne
sont pas en réalité des nouveaux empires coloniaux ? Et les nouveaux
territoires qu'ils veulent coloniser ne seraient-ils pas en réalité « nous »
au travers de notre attention et de nos fragilités addictives et
cognitives ? Car leur stratégie est bien rodée : derrière des jeux, des
applications, des sites web et la gratuité apparente de leur accès, tout est
fait pour abaisser la vigilance de l’utilisateur. Car au fond, quel est le but
pour eux de constituer une banque de données nous concernant ? Tout
simplement pour prédire et influencer nos comportements afin d’optimiser les
stratégies marketing.
Tout au long du XXème siècle la technique a permis un
consentement doux des populations. D'abord par le cinéma, la radio puis la
télévision, ce que Gramsci appelait l'hégémonie culturelle ; ce que
Adorno et Horkheimer nommaient l’industrie culturelle ou encore ce que
Guy Debord dénonçait enfin dans La Société du Spectacle. Ce que permet
le numérique par rapport aux technologies de l'information et de la
communication que nous avons pu connaître auparavant, c'est la fabrique d'un
consentement sur mesure puisque chaque support numérique est une fenêtre
ouverte sur l'attention de tout un chacun. Dès lors plus besoin de coercition.
Chacun croit en sa vérité. La question vertigineuse qui nous
apparaît alors, dans ce monde où chacun croit détenir « la vérité »,
comment faire société ?
III. Comment faire société ?
Il a été dit lors de notre discussion que nous vivons dans une société
individualiste, affirmation avec laquelle je suis en désaccord. Nous sommes
effectivement souvent confrontés à des comportements individualistes et
égoïstes, mais la société, telle qu’elle est organisée actuellement, me fait
davantage penser à une société grégaire,
à une société de masse dans laquelle
le consumérisme touche l’ensemble des secteurs, aussi diversifiés soient-ils, qu’il
s’agisse de la santé, de la mode ou de la politique. Une société de slogans
(« Cinq fruits et légumes par jour », « la start-up nation »,
« Si vous n’avez pas un iPhone, vous n’avez pas un iPhone ») qui résonne
immanquablement avec la formule « Si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a
quand même raté sa vie »10 !
Toutes ces injonctions publicitaires, d’une violence inouïe, accablent la
population dans un pays où le nombre de pauvres a encore explosé au cours de
ces dix dernières années11 et où
même les classes moyennes inférieures (de 1 680 € à environ 2 100 €
nets par mois pour une personne seule12)
peinent, dans certains territoires, à boucler les fins de mois.
Elles accablent, mais elles nivellent aussi par le bas le débat public, allant
même jusqu’à priver un rendez-vous comme l’élection présidentielle de 2022 de
tout débat entre les candidats. Le consumérisme politique se résume aujourd’hui
à des joutes verbales à distance, qui substituent à la confrontation argumentée,
des idées de petites phrases « chocs », reprises en boucle dans les
bandeaux télévisuels des chaînes d’information en continu. L’information est
ainsi devenue un bien de consommation à part entière. Le modèle économique de
ces médias télécratiques (néologisme
inventé par Bernard Stiegler : télévisuels et médiocratiques)
d’information en continu impose de remplir sans cesse les grilles de programmes,
quitte à faire l’impasse sur la qualité. Une information homogénéisée ne permet
plus de penser. Elle n’est d’ailleurs pas faite pour cela : elle n’est là
que pour influencer. La question a d’ailleurs été soulevée : à quel moment
une information devient-elle un savoir ?
Toute information devrait être vérifiée. C’est seulement à ce moment
précis qu’elle devient néguentropique, autrement dit qu’elle acquiert une valeur
méliorative. Il a été répété maintes fois que nous vivons à l’ère de la
post-vérité13, une ère dans
laquelle le mensonge rassurant est préféré à la vérité implacable. L’avènement
de l’automatisme computationnel (plus
communément appelé IA), rend urgente une culture de la vérification. Les
progrès accomplis en si peu de temps dans la génération de photos et de vidéos représentent
un véritable enjeu pour notre manière d’appréhender l’information et, surtout,
de la traiter avec recul, grâce à divers processus de vérification. Dans une
société où les mots ont été vidés de leur sens, d’abord dans le monde de l’entreprise
̶ « plan de
sauvegarde de l’emploi » au lieu de « licenciement économique » ;
« modernisation des conditions de travail » pour « restriction
des acquis sociaux » ̶ , puis dans le domaine public ̶ « on doit s’adapter », « faire preuve de
résilience », « projets », « démocratie participative »…
̶ , le but est d’opérer une subversion sémantique afin d’annuler la portée critique de la
pensée adverse, de créer une anomie destinée à neutraliser les concepts gênants,
de renverser les responsabilités ou, tout simplement, de diviser. Sans mots précis,
comment structurer une pensée précise ?
Il faut donc réinvestir les mots. La question sous-entendait que la
démocratie pouvait nous protéger. Mais, très vite, nous nous sommes interrogés
sur l’existence même d’une démocratie. Il est incontestable que nous devons
réfléchir ensemble à ce qu’est une démocratie réelle et à la manière de l’instaurer,
dans le régime politique actuel ou dans celui à venir, car nous sommes tous parvenus
au constat que l’organisation actuelle de notre société ne mène à rien. À
partir de ma lecture de l’ouvrage de Christophe Pébarthe, « Athènes, l’autre
démocratie – Ve siècle
avant J.-C. », et de « Démocratie ! Manifeste », dialogue entre Christophe Pébarthe
et Barbara Stiegler, j’ai tenté de proposer une ébauche ouverte à la critique
et à l’amélioration :
« La
démocratie est un régime politique dont l’essence réside dans la participation
effective des citoyens, sur un pied d’égalité, à la délibération et à l’élaboration
des décisions collectives. Elle ne se réduit ni au droit de vote, ni à l’élection
de représentants, ni à la seule règle de la majorité : elle suppose l’égalité
civique, un égal droit à la parole, la liberté de dire le vrai et la
confrontation publique des désaccords, afin de rechercher l’intérêt commun
comme critère opposé à toute captation du pouvoir par une minorité ou par une
majorité qui exclurait une partie des citoyens. Cet intérêt commun n’est ni une
vérité absolue ni la simple somme des intérêts majoritaires : il constitue
l’horizon régulateur vers lequel tend la délibération, sans jamais s’y résoudre
définitivement. Les lois qui en résultent demeurent donc interprétables,
discutables et révisables, car elles expriment une décision collective,
toujours provisoire, plutôt qu’une vérité absolue. »
Le théorème d’impossibilité d’Arrow (1951) montre qu’aucun mode de
scrutin ne peut, lorsque plus de deux options sont en présence, agréger sans
contradiction l’ensemble des préférences individuelles en une volonté collective
cohérente, sauf à confier la décision à un seul. Le tirage au sort (avec possibilité
de refus de la part du tiré au sort) offre une voie complémentaire : sans
résoudre directement ce problème, il permet à un échantillon représentatif de
citoyens de s’informer, de délibérer et de formuler une décision révisable. Encadré
par des garanties de pluralisme, de transparence et de rotation des charges, il
limite la professionnalisation et la captation du pouvoir. La volonté
collective ne relève donc jamais d’un calcul neutre, mais d’une délibération et
d’un choix de procédure.
Les expériences finlandaise, belge et française en attestent. En 2021, un
jury finlandais de 33 citoyens tirés au sort, informés par des experts, a
évalué l’efficacité et l’équité du plan climatique national14. Depuis 2019, la Communauté germanophone de
Belgique associe un Conseil citoyen permanent à des assemblées temporaires tirées
au sort, dont les recommandations appellent une réponse publique du Parlement
et du gouvernement15. En France,
la Convention citoyenne pour le climat a réuni, entre 2019 et 2020, 150
citoyens tirés au sort, chargés d’élaborer des mesures visant à réduire d’au
moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, dans un
esprit de justice sociale ; elle a adopté 149 propositions16. Ces dispositifs montrent que des
citoyens convenablement informés, disposant de temps et d’un cadre contradictoire,
peuvent produire un jugement collectif plus approfondi que la seule
consultation technique ou le débat politique ordinaire.
Car, au fond, qu’elle soit réellement en place ou non, n’est-ce pas
plutôt à nous de protéger la démocratie face à ceux qui veulent s’accaparer le
pouvoir ? Il a été proposé de théoriser une constitution de manière
axiologique, pour en faire une vérité scientifique. Personnellement, je ne
crois pas en cette conception. Comme je l’ai montré précédemment, le tout-calcul
ne conduit pas à l’ouverture nécessaire à la création. Cette vision
computationnelle de la société correspond précisément à l’aporie dans laquelle Hegel
s’est fourvoyé dans son ouvrage La Phénoménologie
de l’esprit, lorsqu’il
souhaite faire de la philosophie une science et de l’Histoire un télos (une fin prévisible). Dans sa
préface, il écrit : « abandonner
ce nom d’amour du savoir
[philo-sophia] pour devenir savoir
effectivement réel ». Cette formule marque de manière implacable une
rupture entre l’idéalisme absolu et la philosophie contemporaine de la
technique. Si tout le réel se réduit à une structure logique définitive, alors l’avenir
acquiert un caractère prévisible et mécanisé, et se transforme en un calcul
intégral où l’inattendu n’a plus sa place. C’est exactement la société dans
laquelle nous vivons actuellement : un Capitalocène algorithmique qui nous
envoie droit dans le mur.
La technique et, par prolongement, la technologie sont décrites depuis
Socrate (à travers les textes de Platon) comme un pharmakon, autrement dit comme un poison et un remède à la fois.
C’est à nous, dans un processus de délibération, de définir une posologie adaptée
à notre relation complexe aux objets. Les théories d’André Leroi-Gourhan et de
Richard Wrangham peuvent ici être comprises comme complémentaires. Dans Le
Geste et la Parole, Leroi-Gourhan montre que la station debout libère la
main, rend possible le développement du geste technique et, dans un même
mouvement évolutif, favorise la libération de la face et l’émergence du
langage. Dans Catching Fire, Wrangham souligne que la maîtrise du feu et
la cuisson des aliments augmentent l’énergie disponible pour l’organisme et
participent ainsi aux transformations biologiques et cognitives de l’être
humain. Ces deux approches décrivent donc conjointement un même processus
d’hominisation : les transformations du corps rendent possibles de
nouvelles techniques, tandis que ces techniques modifient à leur tour nos
conditions d’existence et nos capacités.
Notre relation complexe aux objets vient sans doute de nos premiers
rapports avec eux dès l’enfance. Donald Winnicott (1896-1971) a montré
l’importance du premier objet transitionnel17
que nous avons tous en commun : le doudou. Celui-ci n’est pas un simple artéfact
(hypomnémata) ; il représente un espace transitionnel dans lequel
se développe notre créativité. Cet espace est neutre, car il n’est pas soumis
au jugement, tout l’inverse des objets connectés actuels qui, à travers les
réseaux a-sociaux, sont perpétuellement soumis à des notes ou à des
notifications que nous accueillons comme des récompenses.
Tout cela se tisse pêle-mêle entre les modalités d’organisation de la société et notre rapport ontologique à la technologie. Cependant, tant que nous n’aurons pas repensé en commun le cadre de notre organisation, il y a fort à parier que rien de vertueux n’en sortira. Entre la projection que nous faisons sur les personnes qui nous représentent et leur incapacité ̶ ou leur absence de volonté ̶ à penser notre bien commun, nous devons impérativement trouver un chemin qui nous permette de transformer le devenir (fermeture) en avenir (ouverture). L’intelligence ne pouvant être ni singulière, ni artificielle, mais uniquement collective, je terminerai sur cette citation d’Antoine de St Exupéry : « La pierre n'a point d'espoir d'être autre chose qu'une pierre. Mais, de collaborer, elle s'assemble et devient temple. »
L'E.C.H.Φrruptible©
Références
1. Pour beaucoup le traité de Lisbonne
de 2008 a été adopté par la voix parlementaire en violation totale avec le résultat
du Référendum de 2005 sur la Constitution européenne (Le NON l’a emporté en France
avec 54,67 %). « Le Monde
Diplomatique - Le 29 mai 2005, un peuple disait « non » -par
André Bellon – Mai 2025
2. Bilan des Gilets Jaunes : 11 Morts, 25 800 blessés dont 144 blessés graves parmi les Gilets
jaunes et journalistes, 92 l'étant à la suite de tirs de lanceurs
de balles de défense. Fiche
WIKIPEDIA « Mouvement des Gilets Jaunes » ; Libération
« CheckNews Gilets jaunes : le décompte des blessés graves. »
3. Sans que cela soit anticonstitutionnel mais en niant
le respect de la tradition républicaine, Emmanuel Macron a refusé de nommer 1er
Ministre la personne désignée par le NFP
̶
arrivé en tête aux Législative 2024, sans majorité absolue ̶
alors que lui-même avait nommé Elisabeth Borne et Gabriel Attal 1er
Ministres, tous deux issus du camp présidentiel, mais sans majorité absolue (Législatives
2022). France
Info Législatives 2024 : "Emmanuel Macron n'a pas le choix, ce n'est
pas à lui de choisir le Premier ministre", insiste un
constitutionnaliste.
4. Différents rapports sur l’impact du numérique et des
réseaux sociaux. « Usages
des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents » ; Usages
des réseaux sociaux chez les jeunes, risques sanitaires et prévention :
deux experts ont la parole ;
Deux rapports alertent de nouveau sur les risques des réseaux sociaux (et
potentielles solutions)
5. Royal Society for Public
Health, le rapport de la RSPH sur les effets
des réseaux sociaux démontre le lien direct entre l'usage intensif
de ces plateformes, l'anxiété et le cyberharcèlement ; Analyse épidémiologique publiée par le National Center for Biotechnology
Information (NCBI) : corrélation entre smartphones, réseaux sociaux et hausse de la détresse
socio-émotionnelle chez les jeunes ; Revue d'études partagée par le NCBI sur la santé mentale et les réseaux :
symptômes dépressifs fortement amplifiés par le mécanisme de
comparaison sociale en ligne.
6. Gustave
Le Bon « Psychologie des
foules » PUF 1963, 1971, page 11
7. Sigmund Freud - Essais de psychanalyse-« Psychologie des
foules et analyse du moi.
8. Psychologie
des Foules - Wikipédia
10. INA
- Jacques Séguéla et sa petite phrase
sur la Rolex
11. Observatoire
des Inégalité : Comment évolue la pauvreté en France ?
12. AideSociales.fr :
Classe moyenne : salaire, seuils de revenus et aides sociales en 2026
13. Post Vérité : Steve Tesich a introduit le concept de
post-vérité en 1992 pour décrire le choix conscient du public, de préférer des
mensonges rassurants à des vérités politiques dérangeantes. Le concept a
ensuite été popularisé par Ralph Keyes dans son livre The Post-Truth Era,
paru en 2004.
14. Ministère
finlandais de l’Environnement, « Citizens’ Jury tested in Finland to
support climate policy preparation », 26 août 2021 : le jury,
composé de 33 citoyens sélectionnés aléatoirement, a entendu des experts et
formulé un avis circonstancié sur l’équité et l’efficacité des mesures
climatiques.
15. Interreg
Europe, « Permanent Citizens’ Dialogue in Ostbelgien », 3 février
2025 : présentation du Conseil citoyen permanent et des assemblées
tirées au sort, de leur accès à l’expertise et de l’obligation faite aux
responsables politiques de répondre publiquement à leurs recommandations.
16. Vie
publique, « Climat : la Convention citoyenne vote en faveur de 149
propositions », 22 juin 2020 : la Convention citoyenne pour
le climat a réuni 150 citoyens tirés au sort, représentatifs de la diversité de
la population française, et adopté 149 propositions visant notamment à réduire
d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 dans un
esprit de justice sociale.
17. Donald Winnicott théorise l'objet transitionnel dans son article
fondateur « Objets transitionnels
et phénomènes transitionnels » présenté en 1951.
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