À l’ère du numérique, la démocratie peut-elle encore nous protéger de notre servitude ?


Voilà une des questions à plusieurs niveaux de lecture, inspirées par ma réflexion continue sur la nature humaine et notre rapport vis-à-vis de la technique en général et de la technologie en particulier. La « docilité physique » constatée dans nos sociétés actuelles contraste avec l’indignation et parfois la colère profonde exprimées sur les « réseaux » dits « sociaux ». Le texte d’Etienne De La Boétie éclaire notre rapport aux pouvoirs institutionnels et privés, mais aussi aux dispositifs numériques, dont l’intégration ordinaire dissimule parfois l’emprise.

 

I. Avoir conscience ?

 

Il est toujours étonnant quand on interroge les rapports de servitudes dans le cadre, de voir souvent comme premier réflexe la dénonciation de pouvoirs autoritaires dans des pays étrangers alors que bien des exemples de répressions démocratiques ou physiquement violentes, jalonnent l'histoire de France, jusque dans notre contemporanéité (Traité de Lisbonne 20081, Mouvement des Gilets Jaunes2, Législatives 20243...). Compte tenu de ces événements et de ces réalités, plusieurs explications peuvent être amenées pour argumenter l'immobilisme qui semble toucher les peuples : peur de la répression violente ; découragement face au non-respect du processus démocratique ; promesses électorales non tenues ; peur de perdre ou de sortir de son confort ; besoins prioritaires (pouvoir d’achat, emplois, santé ...) qui détournent du fait politique et démocratique. Pourtant, pour synthétiser la pensée de Nicolas Machiavel, tout n'est pas politique mais la politique, elle, s'occupe de tout ! Comment expliquer alors un tel désintérêt et cette sensation prégnante d’immobilisme ?

 

Dans notre nouveau monde numérique, chacun est en quelque sorte enfermé dans une nouvelle identité artificielle, sorte de double, sur les réseaux sociaux par exemple, que je me plais à renommer « réseau a-sociaux », tant ils ont impacté notre rapport à nous-même et à l’autre4. Sur le plan cognitif et psychologique, l’exposition continue aux écrans entraîne une fragmentation de l’attention, une baisse de la concentration et une augmentation de l’anxiété, souvent alimentée par le besoin de comparaison sociale ou la peur de rater quelque chose (FOMO). Sur le plan physique, la sédentarité accrue favorise les troubles musculosquelettiques et la prise de poids, tandis que la lumière bleue perturbe la qualité du sommeil et altère les rythmes biologiques. Enfin, sur le plan relationnel, la virtualisation des échanges crée une illusion de connexion qui masque un isolement croissant, une diminution de l'empathie due à la perte de l’attention lors des interactions réelles et l’apparition de tensions familiales ou amicales liées au phénomène de "snobisme numérique" (ignorer son entourage au profit de son téléphone)5.

 

Dans sa trilogie nommée Sphères [(Bulles (1998); Globes (1999); Ecumes (2004)] le philosophe allemand de la technique Peter Sloterdijk, explique comment l’humanité, naissant et se développant dans une espace intime (Bulles : ventre de la mère, foyer, couple...) crée des espaces d’organisations clos aussi gigantesques ( Globes : Pays, Empires, Etats, mondialisation globalisée...) que de nouveaux espaces modernes à taille humaine (Ecumes : un réseau de cellules individuelles (appartements, profils numériques, bulles d'informations) qui se touchent sans jamais fusionner, créant une architecture connectée mais isolée).

 

Cette dernière figure illustre fidèlement notre société moderne et résonne dans mon oreille de mélomane, comme les paroles de la chanson tirée de l’Opéra-Rock Starmania : Les uns contre les autres :


« On dort les uns contre les autres

On vit les uns avec les autres

On se caresse on se cajole

On se comprend on se console

Mais au bout du compte on se rend compte

Qu’on est toujours tout seul au monde

 

On danse les uns avec les autres

On court les uns après les autres

On se déteste on se déchire

On se détruit on se désire

Mais au bout du compte on se rend compte

Qu’on est toujours tout seul au monde »

Comment ne pas penser également au concept d'« insociable sociabilité » élaboré par Emmanuel Kant dans son texte  Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, dans lequel il décrit comment l’être humain métastabilise une tension constante entre son besoin profond et naturel de socialisation et la répulsion liée aux autres en raison de son égoïsme.

 

Nous nous retrouvons donc dans un monde qui n'a jamais été autant réticularisé (en réseau) mais dans lequel chacune et chacun est enfermé dans son propre monde. Nous touchons alors peut-être du doigt une autre cause, du fait que les individus ne forment plus de foules dans le but de renverser ceux qui les persécutent. Gustave Le Bon, médecin et sociologue, a théorisé la psychologie des foules. Selon lui ces foules sont éphémères, impulsives et changeantes, et comme il le souligne proches de l'hypnose. Une foule où l'individu perd sa personnalité consciente au profit d'une âme collective, qui peut alors soit devenir « héroïque » soit « criminelle ». Ces caractéristiques de foules spontanées et naturelles fonctionnent sur des principes de suggestions et de contagions6. Ce sont elles, qui en général, mènent aux révolutions et leur donnent leur caractère imprévisible.

 

À partir de ces analyses Sigmund Freud, a lui théorisé, l'existence de foules « artificielles » ou « conventionnelles ». Ces foules, artificielles/conventionnelles, sont durables, hautement organisées, structurées (contrats sociaux, règles, coutumes acceptées par tous les membres) par une force externe (il prend l'exemple de l'Eglise ou de l'Armée). Ses moteurs sont la libido (pulsion) et l'identification. Des liens affectifs profonds unissent les membres entre eux et à la figure du représentant. Le surmoi est alors remplacé par le Leader. Cette foule ne nait donc pas spontanément et a besoin d'une force extérieure et d'une organisation stricte pour exister et ne pas se dissoudre7.

 

Mais aujourd’hui les effets de foules s’investissent davantage dans les plateformes virtuelles que dans le réel. La théorie de la désindividuation (Festinger, Pepitone et Newcomb), créée pourtant en 1952, explique dans les grandes lignes les mécanismes ainsi mis en place : l'anonymat, l'unité du groupe, et l'excitation peuvent court-circuiter la perception de sa propre identité et mettre à mal des sentiments comme la culpabilité, la honte ou l'auto-évaluation8. Comment ne pas penser aux propos ignobles (racisme, judéophobie, islamophobie, LGBTQIA+phobies...) vues et lues sur certaines plateformes, avec des systèmes de modération dont la cohérence interroge : certains contenus ouvertement haineux prospèrent quand d'autres discours, plus consensuels, se voient parfois signalés ou restreints.

Dans ces conditions on peut légitimement se demander alors comment faire société ? Et dans quel type de société évoluons-nous ?


II. Dans quelle société sommes-nous ?

 

La société dans laquelle nous évoluons aujourd'hui nous paraît ne pas être en capacité de proposer une ouverture vers l'avenir. Malgré le panel multiple de types de sociétés qui existent, j'en retiendrais personnellement trois qui représentent bien l’évolution constatée.

La société ouverte de Karl Popper, héritée de Bergson, demeure inachevée et capable de produire de nouvelles formes d’organisation : elle est, au sens de Schrödinger, néguentropique.

À l’inverse, la société liquide de Zygmunt Bauman voit ses structures dissoutes par l’accélération technique et la captation incessante des flux d’information. La disruption, terme forgé par le publicitaire Jean-Marie Dru au début des années 90, entretient ainsi une obsolescence permanente des objets, des institutions et des pratiques.

 

La société automatique de Bernard Stiegler radicalise, elle, cette fermeture : les algorithmes occupent une place croissante dans la décision et soumettent les conduites à une rationalité principalement marchande. À la prolétarisation matérielle décrite par Marx  ̶  dépossession des moyens de production et réduction du travailleur à sa force de travail  ̶  s’ajoute une prolétarisation cognitive : perte des savoirs, des savoir-faire, des savoir-être et, finalement, de l’autonomie de jugement.

 

Il a été justement rappelé que l'utilisation du numérique est de plus en plus imposée comme une norme, qui peut représenter une avancée majeure, tant les avantages que cette nouvelle technologie apporte comme la rapidité ou l'économie de papier par exemple, nous facilitant ainsi la vie. Mais comme il a été soulevé également, cela peut installer des barrières sociales vis-à-vis des publics les plus fragiles comme les personnes âgées, bridées dans l’utilisation de cette nouvelle technologie ou le public plus jeune, limités par leur pouvoir d'achat.

 

Quoi qu'il en soit cette société automatique fonctionne sur une nouvelle économie. C'est ce qu'on appelle l'économie de l'attention, qui repose sur la captation, le traitement et la vente des données non seulement par les géants de la Tech (GAFAM : Google Amazon Facebook Apple Microsoft) mais aussi par les Etats. L'actualité vient encore de nous montrer l'attaque qu'a subie le Ministère des Finances et le vol des données personnelles de centaines de milliers de contribuables9. Ces données qui valent de l'or, sur les plateformes numériques que nous utilisons tous les jours, ce sont nous qui les produisons. Et n'est-ce pas en ce sens que notre servitude, vis-à-vis de ces nouveaux acteurs et même des Etats, serait volontaire ? Car est-ce que nous n'investissons pas le virtuel avec moins de précautions que le réel ?

 

Dans le réel, signeriez-vous un contrat sans le lire ? Pourtant dans la grande majorité des cas, nous validons les « conditions générales » des sites web que nous visitons ou sur lesquels nous nous inscrivons, sans prendre connaissance des énormes pavés qu’on nous invite pourtant à lire. La servitude ne se trouve-t-elle donc pas alors dans le renoncement ? Et dans la confiance aveugle que nous accordons à des tiers que nous ne connaissons pas ?

 

Comme il a été dit, le numérique est un nouveau territoire sans frontières réelles. Est-ce que nous n'avons pas tendance à nous perdre dans ces expéditions en terres inconnues ? Et est-ce que les géants de la Tech ne sont pas en réalité des nouveaux empires coloniaux ? Et les nouveaux territoires qu'ils veulent coloniser ne seraient-ils pas en réalité « nous » au travers de notre attention et de nos fragilités addictives et cognitives ? Car leur stratégie est bien rodée : derrière des jeux, des applications, des sites web et la gratuité apparente de leur accès, tout est fait pour abaisser la vigilance de l’utilisateur. Car au fond, quel est le but pour eux de constituer une banque de données nous concernant ? Tout simplement pour prédire et influencer nos comportements afin d’optimiser les stratégies marketing.

Tout au long du XXème siècle la technique a permis un consentement doux des populations. D'abord par le cinéma, la radio puis la télévision, ce que Gramsci appelait l'hégémonie culturelle ; ce que Adorno et Horkheimer nommaient l’industrie culturelle ou encore ce que Guy Debord dénonçait enfin dans La Société du Spectacle. Ce que permet le numérique par rapport aux technologies de l'information et de la communication que nous avons pu connaître auparavant, c'est la fabrique d'un consentement sur mesure puisque chaque support numérique est une fenêtre ouverte sur l'attention de tout un chacun. Dès lors plus besoin de coercition. Chacun croit en sa vérité. La question vertigineuse qui nous apparaît alors, dans ce monde où chacun croit détenir « la vérité », comment faire société ?

 

III. Comment faire société ?

 

Il a été dit lors de notre discussion que nous vivons dans une société individualiste, affirmation avec laquelle je suis en désaccord. Nous sommes effectivement souvent confrontés à des comportements individualistes et égoïstes, mais la société, telle qu’elle est organisée actuellement, me fait davantage penser à une société grégaire, à une société de masse dans laquelle le consumérisme touche l’ensemble des secteurs, aussi diversifiés soient-ils, qu’il s’agisse de la santé, de la mode ou de la politique. Une société de slogans (« Cinq fruits et légumes par jour », « la start-up nation », « Si vous n’avez pas un iPhone, vous n’avez pas un iPhone ») qui résonne immanquablement avec la formule « Si, à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie »10 ! Toutes ces injonctions publicitaires, d’une violence inouïe, accablent la population dans un pays où le nombre de pauvres a encore explosé au cours de ces dix dernières années11 et où même les classes moyennes inférieures (de 1 680 € à environ 2 100 € nets par mois pour une personne seule12) peinent, dans certains territoires, à boucler les fins de mois.

 

Elles accablent, mais elles nivellent aussi par le bas le débat public, allant même jusqu’à priver un rendez-vous comme l’élection présidentielle de 2022 de tout débat entre les candidats. Le consumérisme politique se résume aujourd’hui à des joutes verbales à distance, qui substituent à la confrontation argumentée, des idées de petites phrases « chocs », reprises en boucle dans les bandeaux télévisuels des chaînes d’information en continu. L’information est ainsi devenue un bien de consommation à part entière. Le modèle économique de ces médias télécratiques (néologisme inventé par Bernard Stiegler : télévisuels et médiocratiques) d’information en continu impose de remplir sans cesse les grilles de programmes, quitte à faire l’impasse sur la qualité. Une information homogénéisée ne permet plus de penser. Elle n’est d’ailleurs pas faite pour cela : elle n’est là que pour influencer. La question a d’ailleurs été soulevée : à quel moment une information devient-elle un savoir ?

 

Toute information devrait être vérifiée. C’est seulement à ce moment précis qu’elle devient néguentropique, autrement dit qu’elle acquiert une valeur méliorative. Il a été répété maintes fois que nous vivons à l’ère de la post-vérité13, une ère dans laquelle le mensonge rassurant est préféré à la vérité implacable. L’avènement de l’automatisme computationnel (plus communément appelé IA), rend urgente une culture de la vérification. Les progrès accomplis en si peu de temps dans la génération de photos et de vidéos représentent un véritable enjeu pour notre manière d’appréhender l’information et, surtout, de la traiter avec recul, grâce à divers processus de vérification. Dans une société où les mots ont été vidés de leur sens, d’abord dans le monde de l’entreprise  ̶   « plan de sauvegarde de l’emploi » au lieu de « licenciement économique » ; « modernisation des conditions de travail » pour « restriction des acquis sociaux »  ̶  , puis dans le domaine public  ̶  « on doit s’adapter », « faire preuve de résilience », « projets », « démocratie participative »… ̶  , le but est d’opérer une subversion sémantique afin d’annuler la portée critique de la pensée adverse, de créer une anomie destinée à neutraliser les concepts gênants, de renverser les responsabilités ou, tout simplement, de diviser. Sans mots précis, comment structurer une pensée précise ?

Il faut donc réinvestir les mots. La question sous-entendait que la démocratie pouvait nous protéger. Mais, très vite, nous nous sommes interrogés sur l’existence même d’une démocratie. Il est incontestable que nous devons réfléchir ensemble à ce qu’est une démocratie réelle et à la manière de l’instaurer, dans le régime politique actuel ou dans celui à venir, car nous sommes tous parvenus au constat que l’organisation actuelle de notre société ne mène à rien. À partir de ma lecture de l’ouvrage de Christophe Pébarthe, « Athènes, l’autre démocratie – Ve siècle avant J.-C. », et de « Démocratie ! Manifeste », dialogue entre Christophe Pébarthe et Barbara Stiegler, j’ai tenté de proposer une ébauche ouverte à la critique et à l’amélioration :

 

 

« La démocratie est un régime politique dont l’essence réside dans la participation effective des citoyens, sur un pied d’égalité, à la délibération et à l’élaboration des décisions collectives. Elle ne se réduit ni au droit de vote, ni à l’élection de représentants, ni à la seule règle de la majorité : elle suppose l’égalité civique, un égal droit à la parole, la liberté de dire le vrai et la confrontation publique des désaccords, afin de rechercher l’intérêt commun comme critère opposé à toute captation du pouvoir par une minorité ou par une majorité qui exclurait une partie des citoyens. Cet intérêt commun n’est ni une vérité absolue ni la simple somme des intérêts majoritaires : il constitue l’horizon régulateur vers lequel tend la délibération, sans jamais s’y résoudre définitivement. Les lois qui en résultent demeurent donc interprétables, discutables et révisables, car elles expriment une décision collective, toujours provisoire, plutôt qu’une vérité absolue. »

 

 

Le théorème d’impossibilité d’Arrow (1951) montre qu’aucun mode de scrutin ne peut, lorsque plus de deux options sont en présence, agréger sans contradiction l’ensemble des préférences individuelles en une volonté collective cohérente, sauf à confier la décision à un seul. Le tirage au sort (avec possibilité de refus de la part du tiré au sort) offre une voie complémentaire : sans résoudre directement ce problème, il permet à un échantillon représentatif de citoyens de s’informer, de délibérer et de formuler une décision révisable. Encadré par des garanties de pluralisme, de transparence et de rotation des charges, il limite la professionnalisation et la captation du pouvoir. La volonté collective ne relève donc jamais d’un calcul neutre, mais d’une délibération et d’un choix de procédure.

 

Les expériences finlandaise, belge et française en attestent. En 2021, un jury finlandais de 33 citoyens tirés au sort, informés par des experts, a évalué l’efficacité et l’équité du plan climatique national14. Depuis 2019, la Communauté germanophone de Belgique associe un Conseil citoyen permanent à des assemblées temporaires tirées au sort, dont les recommandations appellent une réponse publique du Parlement et du gouvernement15. En France, la Convention citoyenne pour le climat a réuni, entre 2019 et 2020, 150 citoyens tirés au sort, chargés d’élaborer des mesures visant à réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, dans un esprit de justice sociale ; elle a adopté 149 propositions16. Ces dispositifs montrent que des citoyens convenablement informés, disposant de temps et d’un cadre contradictoire, peuvent produire un jugement collectif plus approfondi que la seule consultation technique ou le débat politique ordinaire.

 

Car, au fond, qu’elle soit réellement en place ou non, n’est-ce pas plutôt à nous de protéger la démocratie face à ceux qui veulent s’accaparer le pouvoir ? Il a été proposé de théoriser une constitution de manière axiologique, pour en faire une vérité scientifique. Personnellement, je ne crois pas en cette conception. Comme je l’ai montré précédemment, le tout-calcul ne conduit pas à l’ouverture nécessaire à la création. Cette vision computationnelle de la société correspond précisément à l’aporie dans laquelle Hegel s’est fourvoyé dans son ouvrage La Phénoménologie de l’esprit, lorsqu’il souhaite faire de la philosophie une science et de l’Histoire un télos (une fin prévisible). Dans sa préface, il écrit : « abandonner ce nom d’amour du savoir [philo-sophia] pour devenir savoir effectivement réel ». Cette formule marque de manière implacable une rupture entre l’idéalisme absolu et la philosophie contemporaine de la technique. Si tout le réel se réduit à une structure logique définitive, alors l’avenir acquiert un caractère prévisible et mécanisé, et se transforme en un calcul intégral où l’inattendu n’a plus sa place. C’est exactement la société dans laquelle nous vivons actuellement : un Capitalocène algorithmique qui nous envoie droit dans le mur.

 

La technique et, par prolongement, la technologie sont décrites depuis Socrate (à travers les textes de Platon) comme un pharmakon, autrement dit comme un poison et un remède à la fois. C’est à nous, dans un processus de délibération, de définir une posologie adaptée à notre relation complexe aux objets. Les théories d’André Leroi-Gourhan et de Richard Wrangham peuvent ici être comprises comme complémentaires. Dans Le Geste et la Parole, Leroi-Gourhan montre que la station debout libère la main, rend possible le développement du geste technique et, dans un même mouvement évolutif, favorise la libération de la face et l’émergence du langage. Dans Catching Fire, Wrangham souligne que la maîtrise du feu et la cuisson des aliments augmentent l’énergie disponible pour l’organisme et participent ainsi aux transformations biologiques et cognitives de l’être humain. Ces deux approches décrivent donc conjointement un même processus d’hominisation : les transformations du corps rendent possibles de nouvelles techniques, tandis que ces techniques modifient à leur tour nos conditions d’existence et nos capacités.

 

Notre relation complexe aux objets vient sans doute de nos premiers rapports avec eux dès l’enfance. Donald Winnicott (1896-1971) a montré l’importance du premier objet transitionnel17 que nous avons tous en commun : le doudou. Celui-ci n’est pas un simple artéfact (hypomnémata) ; il représente un espace transitionnel dans lequel se développe notre créativité. Cet espace est neutre, car il n’est pas soumis au jugement, tout l’inverse des objets connectés actuels qui, à travers les réseaux a-sociaux, sont perpétuellement soumis à des notes ou à des notifications que nous accueillons comme des récompenses.

 

Tout cela se tisse pêle-mêle entre les modalités d’organisation de la société et notre rapport ontologique à la technologie. Cependant, tant que nous n’aurons pas repensé en commun le cadre de notre organisation, il y a fort à parier que rien de vertueux n’en sortira. Entre la projection que nous faisons sur les personnes qui nous représentent et leur incapacité  ̶  ou leur absence de volonté  ̶  à penser notre bien commun, nous devons impérativement trouver un chemin qui nous permette de transformer le devenir (fermeture) en avenir (ouverture). L’intelligence ne pouvant être ni singulière, ni artificielle, mais uniquement collective, je terminerai sur cette citation d’Antoine de St Exupéry : « La pierre n'a point d'espoir d'être autre chose qu'une pierre. Mais, de collaborer, elle s'assemble et devient temple. »        

                                                                                                                                            

                                                                                                                L'E.C.H.Φrruptible© 






Références

 

1. Pour beaucoup le traité de Lisbonne de 2008 a été adopté par la voix parlementaire en violation totale avec le résultat du Référendum de 2005 sur la Constitution européenne (Le NON l’a emporté en France avec 54,67 %). « Le Monde Diplomatique - Le 29 mai 2005, un peuple disait « non » -par André Bellon – Mai 2025

2. Bilan des Gilets Jaunes : 11 Morts, 25 800 blessés dont 144 blessés graves parmi les Gilets jaunes et journalistes, 92 l'étant à la suite de tirs de lanceurs de balles de défense. Fiche WIKIPEDIA « Mouvement des Gilets Jaunes » ; Libération « CheckNews Gilets jaunes : le décompte des blessés graves. »

 

3. Sans que cela soit anticonstitutionnel mais en niant le respect de la tradition républicaine, Emmanuel Macron a refusé de nommer 1er Ministre la personne désignée par le NFP  ̶  arrivé en tête aux Législative 2024, sans majorité absolue  ̶  alors que lui-même avait nommé Elisabeth Borne et Gabriel Attal 1er Ministres, tous deux issus du camp présidentiel, mais sans majorité absolue (Législatives 2022). France Info Législatives 2024 : "Emmanuel Macron n'a pas le choix, ce n'est pas à lui de choisir le Premier ministre", insiste un constitutionnaliste.

 

4. Différents rapports sur l’impact du numérique et des réseaux sociaux. « Usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents » ; Usages des réseaux sociaux chez les jeunes, risques sanitaires et prévention : deux experts ont la parole ; Deux rapports alertent de nouveau sur les risques des réseaux sociaux (et potentielles solutions)

 

5. Royal Society for Public Health, le rapport de la RSPH sur les effets des réseaux sociaux démontre le lien direct entre l'usage intensif de ces plateformes, l'anxiété et le cyberharcèlement ; Analyse épidémiologique publiée par le National Center for Biotechnology Information (NCBI) : corrélation entre smartphones, réseaux sociaux et hausse de la détresse socio-émotionnelle chez les jeunes ; Revue d'études partagée par le NCBI sur la santé mentale et les réseaux : symptômes dépressifs fortement amplifiés par le mécanisme de comparaison sociale en ligne.

 

6. Gustave Le Bon «Psychologie des foules » PUF 1963, 1971, page 11 

 

7. Sigmund Freud - Essais de psychanalyse-« Psychologie des foules et analyse du moi.

 

8. Psychologie des Foules - Wikipédia

 

9. France Info : La Direction générale des finances publiques annonce une "troisième fuite" sur des données liées aux successions vacantes, rapidement "coupée".

 

10. INA - Jacques Séguéla et sa petite phrase sur la Rolex

 

11. Observatoire des Inégalité : Comment évolue la pauvreté en France ?

 

12. AideSociales.fr : Classe moyenne : salaire, seuils de revenus et aides sociales en 2026

 

13. Post Vérité : Steve Tesich a introduit le concept de post-vérité en 1992 pour décrire le choix conscient du public, de préférer des mensonges rassurants à des vérités politiques dérangeantes. Le concept a ensuite été popularisé par Ralph Keyes dans son livre The Post-Truth Era, paru en 2004.

 

14. Ministère finlandais de l’Environnement, « Citizens’ Jury tested in Finland to support climate policy preparation », 26 août 2021 : le jury, composé de 33 citoyens sélectionnés aléatoirement, a entendu des experts et formulé un avis circonstancié sur l’équité et l’efficacité des mesures climatiques.

 

15. Interreg Europe, « Permanent Citizens’ Dialogue in Ostbelgien », 3 février 2025 : présentation du Conseil citoyen permanent et des assemblées tirées au sort, de leur accès à l’expertise et de l’obligation faite aux responsables politiques de répondre publiquement à leurs recommandations.

 

16. Vie publique, « Climat : la Convention citoyenne vote en faveur de 149 propositions », 22 juin 2020 : la Convention citoyenne pour le climat a réuni 150 citoyens tirés au sort, représentatifs de la diversité de la population française, et adopté 149 propositions visant notamment à réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 dans un esprit de justice sociale.

 

17. Donald Winnicott théorise l'objet transitionnel dans son article fondateur « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » présenté en 1951.


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